Inkulture

Il paraît que l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Pour Pénélope Bagieu, célèbre auteure des Joséphine, elle a été tout autant écrite par les hommes. De ce constat affligeant, de cette lacune historique, sont nées Les Culottées, une touchante anthologie, recueil de biographies courtes et croustillantes de femmes incroyables et pourtant méconnues, qui mériteraient finalement toutes de se faire une place dans nos livres d’histoire.

Quinze destins émouvants, attendrissants, poilants, frappants, révoltants se succèdent sous la plume audacieuse de Pénélope Bagieu, qui réussit l’exploit de nous transmettre en l’espace de cinq à six planches son admiration, jusqu’à son amour pour ces porte-drapeaux du courage au féminin. Elle parvient à nous rendre familières, amies, ces femmes nées parfois il y a des siècles, telle Agnodice, gynécologue sous l’Antiquité grecque, et qui vivent à l’autre bout de la terre.

Brave is the new femininity

Surtout, l’œuvre renouvelle l’adage répété et déformé à souhait de De Beauvoir : « on ne naît pas femme, on le devient », faisant de l’audace l’attribut principal du féminin. Quelle bouffée d’air frais dans le monde des tutos make-up et des « squat challenges » de voir réinvesti ou rejeté le concept tyrannique et exclusif de féminité. Ces « femmes qui ne font que ce qu’elles veulent » ne sont pas toutes des beautés, des athlètes : Clémentine Délait n’est autre que la plus célèbres des femmes-à-barbe. Margaret Hamilton a acquis sa renommée à Hollywood en n’incarnant à l’écran que des femmes terrifiantes et laides. Christine Jorgensen s’appelait Georges William avant de tenter la première transformation chirurgicale de réassignation sexuelle… autant de femmes dont le nom mérite d’être connu et dont le courage se doit d’être admiré, autant de figures d’inspiration qu’on aurait aimé connaître lorsque l’on était enfant.

Car c’est souvent à l’enfant en manque d’idéal que s’adresse Pénélope Bagieu lorsqu’elle conte l’histoire de ces héroïnes de toutes les époques : la narration, omniprésente, est très inspirée du schéma actantiel. Elle donne parfois des airs de conte de fée à ces destinées hors du commun, tandis que le dessin se fait caricatural pour les plus déterminés de leurs adversaires, au plus grand plaisir du lecteur.

Un féminisme heureux

En faisant aussi le portrait d’existences anodines – comme celui de la gardienne de phare Giorgina Reid – et d’accomplissements tout ce qu’il y a de personnel, Pénélope Bagieu ne cède pas non plus au diktat de la réussite, au mythe de la femme accomplie, autrefois digne mère de famille, aujourd’hui cadre supérieur d’une grande entreprise. Car si ces vies ainsi condensées délivrent un seul message, c’est celui de l’éloge du relativisme et de la validité de nos aspirations les plus singulières et personnelles. Finalement, le caractère unanimement admirable de ces destinées pourtant si différentes réside dans ce doigt d’honneur que chacune s’applique à faire aux pressions sociales et genrées qui leur dictent leur profession, leur conjoint ou encore leur place dans la société.

Comment ne pas s’étonner devant le caractère si actuel de cet appel à l’audace, à l’acceptation de soi et au rejet des carcans du féminin ? Dans tous les cas, étonnés de ne pas avoir connu plus tôt les noms de ces ambassadrices de la désinvolture, on remercie Pénélope Bagieu de nous avoir offert ce moment de tolérance, de pure curiosité et d’émerveillement.

Pour les plus fauchés d’entre nous, il est possible de lire gratuitement chacun de ces portraits sur le blog, ainsi que les 15 portraits du tome 2 qui sortira le 26 janvier, disponibles sur ce même blog en exclusivité.

Infos pratiques :

Les Culottées, par Pénélope Bagieu

Gallimard

19,50 €

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