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À la Lumière d’Hiver de Philippe Jaccottet, des poèmes pour notre temps

Loin des clichés qui la trouvent volontiers prétentieuse et ennuyeuse, la poésie contemporaine recèle de joyaux artistiques et créatifs, dont Philippe Jaccottet est l’un des plus dignes représentants. Zoom sur son recueil de poèmes le plus célèbre : À la lumière d’hiver dont la conception de la place de l’écrivain et de son oeuvre qui en découle, reflète intelligemment notre temps présent.

Qui est Philippe Jaccottet ?

Bien qu’il soit l’un des grands noms de la littérature francophone contemporaine, l’oeuvre de Philippe Jaccottet a une résonance assez limitée en-dehors de la sphère des grands amateurs de poésie. Aujourd’hui âgé de 92 ans (il est né en juin 1925), cet homme de lettres suisse est pourtant lauréat de plusieurs distinctions et prix littéraires, dont le prestigieux Goncourt de la poésie, qu’il s’est vu décerné en 2003.

S’attachant au ressenti et à la juste transcription des choses — posture probablement héritée de son activité de traducteur —, il accorde une très grande place à l’humilité, à la petitesse de l’Homme face à la nature et au goût pour la réserve dans ses poèmes, aussi bien que dans ses textes en prose.

S’il joue volontiers, comme tout poète, avec les mots, Jaccottet se méfie de la rime, qui s’apparente plus, selon lui, à un exercice stylistique ou à de la rhétorique, qu’à la recherche de la « vérité ». À ses yeux, il existerait même un « conflit » entre celle-ci et ce jeu d’homophonie récurrent en poésie.

Une poésie des sentiments autocritique…

Publié en 1994 chez Gallimard, À la Lumière d’Hiver, est probablement le recueil de poèmes illustrant avec le plus d’exactitude sa conception de la poésie, de la littérature et (à la manière d’un Victor Hugo) du rôle et de la place de l’écrivain :

« Autrefois,

moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine,

me couvrant d’images les yeux,

j’ai prétendu guider mourants et morts.

Moi, poète abrité,

épargné, souffrant à peine,

aller tracer des routes jusque-là ! »

Ces premiers vers inaugurant l’ouvrage donnent le ton : le temps du poète égocenté et narcissique est révolu. Désormais, sa mission est de donner au lecteur une autre vision du monde, faisant appel à l’imaginaire intérieur et aux sentiments individuels, et en décrivant avec le plus d’acuité possible son environnement. « L’écolier » ou « l’étrangère », que l’on retrouve dans deux poèmes, deviennent donc autant de facettes à décoder, invitant le lecteur à s’interroger sur le monde qui l’entoure.

Parce qu’ils s’adressent directement, et sans détours, aux sentiments de l’individu, les poèmes d’À la lumière d’hiver, peuvent paraître assez opaques, la clé de leur interprétation étant laissée aux mains du lecteur. Ce qui peut d’ailleurs en dérouter certains, préférant que le poète « guide mourants et morts », plutôt que de les laisser eux-mêmes construire leur « herméneutique ». En ce sens, les poèmes de Philippe Jaccottet sont éminemment actuels. Le poète n’a plus à donner un cadre : il doit s’humilier devant le lecteur et il y a donc autant de sens aux poèmes qu’il y a d’individus.

… Et « réflexive » ?

Tout au long de l’ouvrage, Philippe Jaccottet joue avec les codes de la poésie, jusqu’à parfois même les refuser. Dans sa structure, le recueil flirte ostensiblement avec le roman, puisqu’il est par exemple, scindé en plusieurs « chapitres », portant chacun un nom spécifique : « Leçons », « Chants d’en bas », ou « Le poète tardif ». À la lumière d’hiver est une compilation de poèmes d’un genre nouveau : elle est « métapoésie », une poésie qui refuse les codes les plus anciens du registre, tout en prétendant en faire encore partie. Elle discourt sur elle-même : elle est « réflexive », si l’on veut être bourdieusien.

Personnalisation du lien qui unit le poète au lecteur, réflexion de la poésie sur elle-même et mise à distance des codes du genre sont les grands traits qui caractérisent le recueil À la lumière d’hiver de Philippe Jaccottet. Mais ces attributs sont également constitutifs de notre rapport moderne à l’art et au monde, et finalement, il n’y avait aucune raison qu’ils ne renouvellent pas en profondeur la poésie. C’est chose faite avec ce recueil…

Sara Lachiheb

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