Inkulture

À la rencontre des punks à vapeur

 

Vous les avez probablement déjà croisé si vous êtes adeptes des conventions geeks et/ou manganime type Comic Con ou Japan Expo, et pour cause : ces individus se sentent partout comme chez eux, et ont une capacité d’intégration assez hors-norme quand on les compare à d’autres espèces similaires. Ils portent des hauts-de-forme, des lunettes d’aviateurs, de belles robes victoriennes et des accessoires étranges. Ils tendent l’oreille quand vous leur parlez de Jules Verne, et ont chez eux des boîtes pleines de rouages et d’horloges démontées. On les appelle steamers ou vaporistes, ils sont beaux, ils sont sympas, je veux bien évidemment parler des adeptes du mouvement steampunk.

Le steampunk, qu’est-ce que c’est ?

 C’est peut-être le terme « punk » qui effraie le plus dans cette appellation. Pourtant, rien à voir avec les crêtes et les clous : le steam-punk doit plutôt être considéré comme une façon assez barrée de revisiter le XIXème siècle – siècle de la machine à vapeur, steam machine en anglais, et la boucle est bouclée.

 

Le steampunk, donc, c’est une uchronie : comprenez par-là une version alternative du XIXème siècle, au cours duquel l’usage de la machine à vapeur s’est considérablement développé, pour ne finalement jamais laisser place à l’émergence du moteur à essence. Ce qu’il y a de punk, c’est non seulement la réécriture de l’Histoire, mais aussi le fait d’imaginer assez librement les changements sociaux qui ont pu avoir lieu. Ainsi, si l’ère victorienne de notre monde est connue pour sa rigueur et sa retenue, celle des vaporistes est un brin plus déjantée, colorée et ouverte aux progrès sociaux : les femmes peuvent porter le pantalon sans être dévisagées et les mécaniciens côtoient sans heurts les aristocrates.

Il est difficile de faire une genèse du mouvement, notamment puisque celui-ci est assez récent si on le compare aux mouvances punk ou gothique par exemple. Tout le monde s’accorde à dire néanmoins qu’il existe une figure tutélaire, qui en a involontairement défini l’esthétique : Jules Verne, l’auteur emblématique de la fin du XIXème siècle. Nautilus, fusée spatiale, aéronefs et automates, les machines de l’œuvre de Jules Verne, ainsi que les aventures qu’il fait vivre à ses personnages, concentrent un imaginaire fascinant repris et vénéré par le mouvement steampunk. Tous les vaporistes le reconnaissent donc de près ou de loin comme une source d’inspiration.

Il est toutefois impossible de dire que la grande impulsion qui a lancé la machine steampunk est française. En effet, on trouve des steamers aux quatre coins du globe, et il n’est pas rare d’entendre outre-Atlantique des Américains revendiquer la paternité du mouvement sous l’égide de Lovecraft, là où les Européens tirent la couverture à eux en agitant Jules Verne. Cette divergence de point de vue se double d’une grande variété de pratiques, comme nous le verrons plus tard, ce qui témoigne d’une vaste diversité au sein de la communauté steampunk.

Concrètement, dans le steampunk, on fait quoi ?

 Il serait trop dommage de réduire le mouvement à un groupe de personnes bizarres qui sortent occasionnellement des costumes rétro-futuristes. Comme toutes les sous-cultures, car il en est une, le steampunk est un véritable espace de création esthétique, vestimentaire, littéraire, artistique et musicale. Cette profusion est essentiellement liée à l’état d’esprit du mouvement, qui met particulièrement en avant la créativité individuelle et les divers savoir-faire.

 

Car l’un des maîtres mots, pour tout vaporiste, c’est la débrouillardise. Savoir chiner et confectionner soi-même ses costumes et accessoires est un vrai plus, surtout dans un milieu où l’achat d’éléments tout-faits revient vite très cher. Les plus aguerris des steamers travaillent le cuir et la mécanique, là où une grande partie a au moins des notions de couture élémentaires. Il n’y a aucune honte à ne pas savoir réaliser des vêtements complexes, mais réussir à les personnaliser avec des rouages, montres à gousset ou autres est la meilleure façon de se démarquer pour incarner un personnage à part entière.

 Indiscutablement, il y a en effet une part de jeu de rôles dans le steampunk. La plupart des vaporistes aiment à imaginer un univers autour de leurs costumes, qu’ils font vivre à travers le personnage qu’ils s’amusent à créer. Cela ne débouche pas nécessairement à du jeu de rôles, mais fait l’objet de beaucoup de conversations lors de rencontres entre steamers, ne serait-ce que dans la perspective de pouvoir constituer un groupe évoluant dans le même univers.

 

Finalement, si le steampunk est une uchronie, il serait plus exact d’employer le pluriel tant la communauté est diversifiée. XIXème siècle revisité, ou même transposition d’un monde existant (de Star Wars à Batman, en passant par des films, jeux vidéos ou autres) en version steampunk, la seule limite du genre se trouve finalement là où s’arrête l’imagination de ses pratiquants. Il se dégage même des tendances différentes selon les régions du monde, bien qu’il n’existe évidemment aucune règle qui fixe tout cela. Ainsi, en Europe, on trouve énormément de vaporistes aristocrates ou mécaniciens, là où les Américains sont plus friands d’un style cow-boy ou même pirate – cela pouvant s’expliquer, entre autres, par les différences culturelles et historiques des deux côtés de l’Atlantique.

La culture steampunk en elle-même touche tous les arts. En ce qui concerne la musique, de nombreux groupes se revendiquent steampunk, sans constituer pour autant un genre à part entière. Ce qui les distingue vraiment, c’est à la fois leurs performances sur scène et l’imaginaire qu’ils déploient dans leurs chansons. Pour n’en citer qu’un seul, le groupe Abney Park est reconnu comme étant LA formation musicale steampunk par excellence, tant par son esthétique que par le caractère DIY de sa démarche, dans la mesure où les membres ont toujours tenu à auto-produire leurs albums.

 

 

La littérature steampunk est quant à elle particulièrement abondante sur le marché de la SF ces dernières années. Là aussi, qu’il s’agisse d’uchronies ou de réécritures de mythes existants, il y en a pour tous les goûts : voyez par exemple l’excellent L’Empire Electrique, de Victor Fleury (aux éditions Bragelonne) qui est un recueil de nouvelles reprenant rien de moins que le capitaine Nemo, Sherlock Holmes et Frankenstein, tout cela écrit par un Français, ce qui est assez rare pour être souligné. On voit également fleurir sur les étagères des libraires une variété de guides du steampunk plus ou moins exhaustifs et qui permettent du moins de mettre un premier pied dans cet univers foisonnant. Le domaine de la BD n’est pas en reste de son côté, avec par exemple Le réseau Bombyce en France, ou les splendides Mémoires de Vanitas, pour les amateurs de mangas.

 Et doit-on parler, enfin, de l’influence de la culture steampunk sur la culture mainstream ? On ne compte plus, en effet, les jeux vidéos et films qui se revendiquent de l’esthétique, parfois même à tort et à travers. Le marché des vêtements steampunk s’est largement démocratisé sur le web, comme cela a déjà pu être le cas pour les mouvements gothique, punk ou visual kei, ce qui rend plus accessible l’achat de ses premiers costumes et accessoires. Certaines marques n’hésitent désormais carrément plus à orienter des lignes entières dans une direction steampunk : ce fut le cas de Disneyland Paris, à l’occasion des 25 ans du parc, avec sa collection de vêtements « Discover the stars » et « Stars on Parade », la grande parade des personnages aux chars on-ne-peu-plus dans le thème.

Où aller pour en découvrir plus et/ou se lancer ?

Vous êtes curieux et aimeriez bien voir par vous-mêmes à quoi ressemblent les vaporistes ? Cela tombe bien : même s’ils ne courent pas les rues, ils se réunissent régulièrement lors de divers événements tout à fait ouverts aux curieux :

– À Paris : tous les mois, au bar Les Caves Alliées (métro Odéon) est organisé un apéristeam, une soirée entre vaporistes dans une ambiance qui sent bon l’absinthe et le saucisson. C’est une expérience très amusante à vivre puisque le bar devient l’espace d’un soir une taverne rétro-futuriste, ce qui est très immersif. Les membres sont particulièrement sympas et intègrent volontiers les petits nouveaux, qu’ils soient vaporistes ou non ! Si cela vous intéresse, vous n’avez qu’à suivre le groupe Facebook « ApériSteam par French Steampunk », pour être mis au courant des prochaines soirées. Ensuite, laissez-vous guider… Sinon, pour un dépaysement à peu de frais, rendez-vous sur la ligne 11 du métro, station Arts et Métiers !

– À Nantes: le lien entretenu par la ville avec Jules Verne est déjà un argument suffisant pour en faire la capitale française du steampunk. Comme à Paris, il y a un apéristeam mensuel, mais à l’inverse de Paris, Nantes a Les machines de l’Île. Éléphant géant, carrousel marin, autant d’attractions qui transportent le public tout droit dans l’imaginaire de ce bon vieux Jules. À faire au moins pour les yeux, même si on ne s’intéresse pas au steampunk !

– Au Luxembourg : Anno 1900. Ce n’est pas la porte à côté mais c’est un événement qui en vaut la peine : un ancien site industriel est investi par un campement steampunk tout au long d’un weekend pour une convention 100% vapeur et chemin de fer ! Le plus : la profusion de boutiques artisanales et la possibilité de prendre de superbes photos dans les hangars, mais aussi et surtout dans les vieilles locomotives à vapeur. L’ambiance y est peut-être un peu moins conviviale qu’aux apéristeams, surtout parce qu’il y a beaucoup plus de monde, mais c’est une expérience à faire au moins une fois dans sa vie si on veut en prendre plein les yeux… et les papilles – proximité avec l’Allemagne oblige.

– Sinon : à toutes les conventions ayant un lien plus ou moins étroit avec l’univers geek. Les steamers aiment se montrer, et sont généralement toujours d’accord pour répondre aux questions.

Vous vous en douterez, cette liste, tout comme cet article, sont très loin d’être exhaustifs. N’hésitez donc pas à vous aventurer en terrain steampunk au fil de rencontres et de sites web et découvrez le steamer qui sommeille en vous…

Vaporistement vôtre,

Chloé Gronostaj.

Sources Images :

https://static.boredpanda.com/blog/wp-content/uploads/2014/11/impressive-metro-subway-underground-stations-40__880.jpg → BoredPanda

https://www.facebook.com/photo.php?fbid=874849146003028&set=a.874848086003134.1073741842.100004338510375&type=3&theater → photographe : Stefan Schorr

https://www.facebook.com/ArchivePhotoAnno1900/photos/a.181104038764490.1073741835.149555848585976/181105158764378/?type=3&theater → © Art of Yvan

http://fanboyfashion.com/wp-content/uploads/2013/07/Legend-of-Zelda-Steampunk-Link-Cosplay-2.jpg → cosplay de MolecularAgatha

https://www.facebook.com/photo.php?fbid=1904614776526385&set=pcb.1904615049859691&type=3&theater → chouette

Chloe Gronostaj

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