Inklassable

Ana Mendieta, voleuse de feu.

“Si tout ce qui change lentement s’explique par la vie,

tout ce qui change vite s’explique par le feu.

Le feu est l’ultra-vivant. Le feu est intime et il est universel.

Il vit dans notre coeur. Il vit dans le ciel.

Il monte des profondeurs de la substance et s’offre comme un amour.

Il redescend dans la matière et se cache, latent, contenu comme la haine et la vengeance.

Parmi tous les phénomènes, il est vraiment le seul

qui puisse recevoir aussi nettement les deux valorisations contraires :

le bien et le mal. Il brille au Paradis. Il brûle à l’Enfer”

Gaston Bachelard

      C’est avec les tripes retournées que je suis ressortie de la première exposition muséale d’envergure consacrée à Ana Mendieta, au Jeu de Paume jusqu’au 27 Janvier. Rares sont les expositions qui vous font l’effet d’une véritable catharsis. “Ana Mendieta. Le temps et l’histoire me recouvrent” en fait cependant partie.

A ses côtés, la rétrospective “Dorothea Lange. Politiques du visible” connaît un vif succès du fait de la renommée mondiale de l’artiste, célèbre pour ses photographies documentaires sur le Grande Dépression américaine, à l’instar de Migrant Mother. Si son nom nous parle à tous et éveille un imaginaire commun, il n’en est pas de même pour celui d’Ana Mendieta, artiste rebelle et inclassable encore et injustement méconnue.

C’est pour cette raison que je vous propose de revenir sur la vie et l’oeuvre d’une femme résolument libre et révoltée pour qui l’art était une façon de “sublimer la rage”.

Un déracinement précoce : se réapproprier la terre à travers le body art

 

Ana Mendieta est née en 1948 à Cuba et vit une enfance heureuse jusqu’à son exil forcé à l’âge de douze ans où elle est contrainte de partir aux Etat-Unis avec sa soeur. Ce déchirement avec sa famille et sa terre natale marquera profondément son oeuvre future.

C’est en 1973 qu’elle réalise sa première oeuvre qui donnera aussi son nom à l’exposition en cours au Jeu de Paume. En passant devant une tombe aztèque où la nature reprenait ses droits, elle eut en effet l’idée d’acheter des fleurs blanches et d’en recouvrir son corps, une fois allongée dans la tombe : “par analogie, le temps et l’histoire me recouvraient”.

Cette première oeuvre est aussi sa première “Siluetas”, série d’images et de performances qu’elle imagine et nourrit tout au long de sa vie. Il s’agit chaque fois d’empreintes et de reliefs dans le paysage créés à partir de sa propre silhouette, présente ou absente. Son art se situe en cela à la croisée du land art, du body art, de la performance et de la sculpture.

 

Ana Mendieta utilise des mediums éphémères tels que l’eau, le feu, la glace, le sang ou les fleurs pour réaliser ses performances qu’elle photographie ou filme au Super 8 – format de film cinématographique lancé par Kodak en 1965 pour le cinéma amateur. Ce format filmique lui permet de capturer le processus de création à l’oeuvre et l’essence même de son art en train de se produire, de flamber mais aussi de mourir.

Ses premières oeuvres sont tracées avec du sang animal qu’elle associe à la vie. Elle se tourne ensuite vers les éléments naturels tels que la pierre, la terre et les plantes, avant de placer le feu au coeur de son oeuvre à partir de 1975, puisant dans la mythologie cubaine et la Santeria. Elle mélange alors poudre à canon et sucre qu’elle enflamme sur sa propre silhouette tracée dans la terre. La puissance de son oeuvre réside dans la dialectique entre autodestruction et création. C’est en mettant le feu aux propres empreintes de son corps qu’elle réalise une forme de rituel visant à retisser son lien à la terre.

“J’ai poursuivi un dialogue entre le paysage et le corps féminin (à partir de ma propre silhouette). Je pense que c’est la conséquence directe d’avoir été séparée de ma terre natale à l’adolescence. Je suis submergée par le sentiment d’avoir été chassée du sein maternel (la nature). Mon art est ce qui me permet de rétablir les liens qui m’unissent à l’univers”

Une artiste engagée, radicale et féministe

Dès ses débuts, alors qu’elle entame des études d’histoire de l’art, la jeune Ana Mendieta questionne le genre en s’inspirant de Marcel Duchamp qui avait crayonné sur une carte postale de La Joconde une barbiche et une moustache – L.H.O.O.Q (1919) – Elle colle en effet à son tour sur son visage la barbe puis la moustache du poète Morty Sklar.

 

L’année suivante, elle renonce à la peinture : “ le tournant de mon art s’est produit en 1972 lorsque je reconnus que mes peintures n’étaient pas assez réelles pour ce que le tableau devait communiquer […] par réelles, je veux dire que je voulais que mes tableaux aient un pouvoir, qu’ils soient magiques”.  Elle met alors en scène un viol dont elle aurait été la victime, en réaction au viol et au meurtre d’une étudiante de son campus (Rape Scene). Ana Mendieta s’attaque aux violences subies par les femmes en réalisant des performances brutales, puissantes et choquantes. C’est en mettant en scène cette violence de manière extrêmement réaliste, par le biais de son propre corps que l’artiste questionne et dénonce les injustices raciales, sexuelles et culturelles de son époque. Elle se rapproche alors des artistes féministes publiées dans la revue Heresies et expose à A.I.R., la première galerie d’art féministe américaine.

Le corps féminin comme médium et force matricielle

C’est par l’intermédiaire des éléments naturels, de son corps et du corps féminin qu’Ana Mendieta communique avec le monde. Dans Burial Pyramid, film tourné sur le site archéologique de Yagul à Oaxaca au Mexique, elle semble recréer une scène d’enfantement, en respirant de plus en plus fort pour dégager toutes les pierres dont elle avait recouvert son corps. On peut également citer Maroya réalisée en 1982, performance filmée où explose un volcan artificiel en forme de vulve.

 

Cette connexion entre nature et corps puise son énergie dans les 4 éléments. Dans Creek, l’artiste se filme nue, telle Ophélie dans une rivière. Dans Ochùn qui est aussi se dernière performance, Ana Mendieta a sculpté sa silhouette en bord de mer de façon abstraite, évoquant un sexe féminin. Pour la première fois, les deux extrémités de la sculpture ne sont pas fermées. L’eau passe ainsi entre les deux bords, l’un dirigé vers Cuba, l’autre vers les Etats-Unis, comme un symbole de réconciliation et d’apaisement entre ces deux terres et la trajectoire de vie d’Ana.

Ainsi, bien que son oeuvre ait été écourtée par sa mort précoce et soit longtemps restée dans l’ombre de celle de son mari Carl Andre, Ana Mendieta est assurément l’une des artistes féministes les plus bouleversantes et prolifiques de son temps. Son génie et la puissance de son travail font d’elle une figure incontournable du body art et des arts visuels, car même si ses films documentent ses performances, ils n’en constituent pas moins des oeuvres d’art à part entière.

Je ne peux que vous conseiller de vous rendre à l’exposition du Jeu de Paume qui lui rend hommage – à la scénographie d’ailleurs excellente – pour découvrir une oeuvre de vie dont vous ne sortirez pas indemne.

SOURCES

Ana Mendieta, Galerie Lelong

http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=3018

http://lemagazine.jeudepaume.org/2018/10/ana-mendieta-et-liliana-porter/

https://www.youtube.com/watch?v=bLDJk2pZQaI

Alice Briez

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