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Anna Karénine version XXIème siècle

Imaginez un instant que Anna Karénine, le personnage du roman éponyme, se soit éprise non pas de Vronski, mais d’une tumultueuse Varinka… C’est le parti pris de la compagnie Kabuki. Leur metteuse en scène Laetitia Gonzalbes a décidé d’actualiser le célèbre roman de Léon Tolstoï pour y apporter une touche plus actuelle et parler aux spectateurs d’aujourd’hui.

Rendez-vous donc au Théâtre de la Contrescarpe au cœur du quartier latin. Descendez ses escaliers aux murs noirs ornés d’une bande rouge écarlate. 

 

Installez-vous alors à votre place tandis qu’une figure inquiétante toute de noir vêtue, au masque blanc livide, vous observe depuis le bord de la scène, debout, immobile. Noir. La pièce commence.

La trame narrative originale est adaptée au format théâtral. Tout d’abord, au vu de la longueur du roman de Tolstoï, Laetitia Gonzalbes a choisi de concentrer l’intrigue uniquement sur le triangle Anna/Alexis/Varinka, laissant ainsi de côté les couples Kitty/Lévine et Dolly/Oblonski. Contrairement à l’incipit in medias res du roman, la première scène est dédiée à un petit flashback, la rencontre et le mariage de Anna et Alexis.

On y découvre une Anna candide, enfantine, peu sûre d’elle, vêtue de blanc avec sa chapka. Alexis est un homme droit, décidé, sérieux, mais qui manifeste aussi parfois des accès de colère ou de tendresse surprenants.

Puis Varinka apparaît, flamboyante, passionnée, dégageant une aura de liberté. Elle est affranchie des codes, affranchie de tout. Sa tresse voltige autour d’elle tandis qu’elle se rapproche peu à peu d’Anna, au même moment où Alexis s’en éloigne pour des motifs familiaux et professionnels.

Malheureusement Alexis les surprend toutes deux au retour d’un voyage, et signe la fin de leur relation. Anna tombe enceinte, manque de mourir et obtient la réconciliation entre son mari et Varinka. Mais elle ne peut résister longtemps à la tentation : elle part rejoindre sa dulcinée et toutes deux mènent alors une vie de bohème. Anna a bien changé, elle est amoureuse, séductrice, libérée. Mais leur quotidien se brise bientôt en éclat… 

La mise en scène est extrêmement novatrice : ce personnage qui vous accueille au début de la représentation plane comme une ombre, sur de nombreux tableaux de la pièce. Il parle aux personnages, fait des apartés au public : une allégorie de la mort, du destin.

On peut cependant regretter le traitement parfois rapide de la succession de l’action ; si vous ne connaissez rien à « Anna Karénine », vous risquez parfois d’être perdu. Les entrées et sorties depuis une porte au fond de la salle peuvent êtres déroutantes, et détourner l’attention de l’action scénique.

La pièce est ancrée dans le XXIème siècle : si le mobilier richement orné et les tenues ajourées des personnages sont bien d’époque, la musique, elle, est sous le signe de l’électro. Des néons de plusieurs couleurs au plafond rythment les notes, accompagnent l’atmosphère des scènes et les séparent aussi en deux lors de conflits ou lorsque deux actions simultanées ont lieu sur scène. Les jeux de lumière apportent une intensité à l’ambiance scénique.

« Lorsque les mots ne suffisent plus, le corps parle », Laetitia Gonzalbes.  

Les acteurs ne se contentent pas de jouer : sur scène, plusieurs danses se succèdent, dont une magnifique chorégraphie pleine de sensualité entre Anna et Varinka. Des chants ponctuent également la pièce et la font sortir du registre purement classique. Laetitia Gonzalbes s’est en effet inspirée de poèmes et partitions de Jean Fournée.

La metteuse en scène a également joué avec la polyphonie : non seulement Anna Karénine est fondée sur le roman éponyme, mais aussi sur deux œuvres de Maupassant : Bel-Ami et Enragée ?

 

Nous avons pu la rencontrer et lui poser quelques questions sur sa pièce. Elle nous a appris avoir découpé le roman de Tolstoï à la façon de pièces de puzzle. Pour les relier entre eux et rendre le tout cohérent, elle a fait appel aux extraits de Maupassant. Petite anecdote amusante : Tolstoï et Maupassant ne s’appréciaient guère… Une bonne idée de les faire donc cohabiter dans une pièce de théâtre !

Laetitia Gonzalbes a voulu déconstruire les avis tranchés à l’égard d’Anna, qui a souvent été réduite à tort à une femme infidèle et esclave de ses désirs. A propos de Anna Karénine, la comtesse Tolstoï écrit dans son journal en février 1870 : “Il s’agissait pour lui [Léon Tolstoï] d’en faire une femme qui fût seulement digne de pitié et non coupable. Elle mérite ainsi d’être considérée à sa juste valeur.”

Le choix du couple Anna/Varinka est évidemment très novateur et d’actualité. En choisissant de représenter un couple de femmes, la metteuse en scène a voulu parler du regard que l’on porte sur les couples gays, à poser la question de l’homophobie dans notre société actuelle. C’est un acte fort, novateur et engagé qui, nous l’espérons, vous conquerra autant que nous !

Laetitia Gonzalbes ne compte pas s’arrêter là ; petit scoop en exclusivité pour Kulturiste, sa prochaine pièce traitera d’un autre sujet qui fait beaucoup parler aujourd’hui : le fanatisme… A suivre de près !

Quoi de mieux que d’entendre les acteurs eux-mêmes parler de leur pièce ? Maroussia Henrich et Samuel Debure ont un petit message pour vous… 

 

Infos Pratiques

« Anna Karénine » mis en scène par Laetitia Gonzalbes et joué par la Compagnie Kabuki

Théâtre de la Contrescarpe, 5 rue Blainville, 5ème arrondissement

Métro Place Monge, ligne 7 ou Cardinal Lemoine, ligne 10

Du dimanche au lundi jusqu’au 31 décembre 2018

Merci à Laetitia Gonzalbes d’avoir accepté de s’entretenir avec nous, ainsi qu’à Maroussia et Samuel pour leur gentillesse !

Julie Morvan

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