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Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro : une écriture toute en retenue

Il  y un mois le prix Nobel de littérature a été remis à Kazuo Ishiguro, auteur britannique d’origine japonaise pour l’ensemble de son œuvre.  Le comité de remise du prix a salué « ses romans d’une grande force émotionnelle » ainsi que son habileté à « dévoiler l’abîme sous l’illusion que nous avons de notre relation au monde  ». Aujourd’hui Kulturiste revient sur une de ses œuvres majeures, Auprès de moi toujours, pour y déceler ce qui fait la force de ce roman regroupant tous les thèmes favoris de l’auteur : la mémoire, la désillusion et le passage du temps.

Kazuo Ishiguro par Andrew Testa​

Auprès de moi toujours -Never let me go en anglais- a été publié en 2005. Ce roman se lit comme une confidence, un témoignage que nous livre Kath, âgée de trente et un an, sur la vie qu’elle a menée, son enfance à Hailsham avec ses deux meilleurs amis, Ruth et Tommy, et les années qui ont suivi à leurs côtés. Hailsham, lieu central dans l’œuvre, est une école perdue au beau milieu de la campagne anglaise, totalement coupée du reste de la société où les élèves y grandissent sans parents, entourés de gardiens faisant office de professeurs et qui leur rappellent à tous qu’ils sont spéciaux et que leur santé est essentielle. Si Kath nous présente Hailsham comme étant le lieu d’une enfance heureuse, elle avoue également avoir pendant longtemps lutté pour ne pas avoir à se souvenir de cette période de sa vie. Mais enfin, elle s’autorise à se tourner vers ce passé et le ressasse pour essayer d’y trouver un sens après toutes ces années, pour essayer d’expliquer ce qui a été dit, ce qui a été fait, ce qui s’est passé entre elle, Ruth et Tommy.

Ruth (Ella Purnell) et Kath  (Isobel Meikle-Small) dans l’adaptation cinématographique d’Auprès de moi toujours par Mark Romanek (2010)

Une dystopie originale

Auprès de moi toujours est une dystopie mais n’est pas présentée explicitement comme telle. En effet, le roman commence avec un épigraphe donnant un cadre spatio-temporel  : « L’Angleterre, à la fin des années 90 » et de prime abord, on pense que l’histoire a vraiment lieu dans l’Angleterre telle qu’elle était dans ces années là. Rien de vraiment futuriste, pas de « novlangue », on se déplace en voiture, on écoute des cassettes, pas de bouleversement politique majeur  à priori et à vrai dire, la majeure partie de l’intrigue se déroule au cœur de la campagne anglaise brumeuse. On a donc cette impression, tout au long de la lecture, que l’histoire se tient à la fois dans la réalité et en dehors.

Toutefois, la raison pour laquelle ces enfants sont élevés à l’écart de la société — pas de spoiler ! —  relève bel et bien de la dystopie voire de la science-fiction. Mais Ishiguro manœuvre habilement pour ne pas révéler immédiatement au lecteur en quoi ces enfants sont spéciaux, et ce n’est que progressivement que l’on se rend compte de ce dont il retourne vraiment.

Or, en même temps que l’auteur nous révèle cette mystérieuse raison, il s’attache à décrire les comportements de ses protagonistes enfants comme étant tout ce qu’il y a de plus naturel. Kath nous raconte les jeux auxquels elle s’adonne avec Ruth, les colères de Tommy, elle nous raconte les petites disputes entre élèves et toutes les rumeurs qu’on se raconte pour se faire peur à Hailsham.

Ce qui fait que l’on s’identifie assez facilement aux personnages, car bien que spéciaux, ils nous sont finalement assez proches, avec les mêmes joies et les mêmes peines. On est donc assez révolté quand on comprend quel sera leur destin au sein de la société, mais pourtant eux, semblent avoir intériorisé la norme. Dans les dystopies, le personnage central veut le plus souvent changer l’ordre établi. Or ici, Kath, Ruth, et Tommy n’ont pas l’étoffe de révolutionnaires. Alors, le fond de cette trame dystopique semble être davantage un prétexte pour analyser, dans toute sa profondeur, la complexité des sentiments humains, notamment dans le passage de l’enfance à l’âge adulte.

 Ruth (Keira Knightley), Kath (Carey Mullingan) et Tommy (Andrew Garfield), toujours dans l’adaptation de Mark Romanek

Une très grande cruauté

Ce qui frappe également dans ce roman de Kazuo Ishiguro, c’est la présence d’une très grande cruauté, mais toujours exprimée avec une grande finesse. Tout d’abord, le sort réservé aux enfants d’Hailsham peut nous sembler particulièrement injuste et l’attente que ménage l’auteur pour nous en révéler tous les tenants et les aboutissants renforce cette impression.

           

Et puis, il y a plus simplement la cruauté des personnages entre eux. Kath présente Hailsham comme idyllique mais pourtant à la lire, on se rend compte de toute la méchanceté dont peuvent faire preuve les enfants : Ruth qui se révèle particulièrement abusive avec ses camarades, Tommy victime des brimades des autres enfants et la narratrice elle-même qui peut se montrer particulièrement rancunière. On se rend compte peu à peu que les relations au sein de ce petit triangle, sont en vérité un jeu de tensions et de domination.

Enfin, il y a, pourrait-on dire, une cruauté du destin : l’occasion manquée, les faux espoirs et le sentiment d’avoir perdu du temps à cause de tous ces non-dits. C’est ce qu’on retrouve dans Les Vestiges du jour. Cette frustration envers les personnages qui sont empêchés par les événements extérieurs et empêchés par eux mêmes de dire ou de faire ce qu’ils voudraient vraiment.

La force du détour

Ce qui fait la force émotionnelle d’Ishiguro, pour reprendre les mots de Sara Danius, c’est son écriture sans emphase, d’une grande simplicité, sans fioritures. Mais c’est aussi sa grande retenue qui révèle ainsi une certaine pudeur. Cette retenue fait contraste avec la violence du monde qui entoure les personnages et les sentiments qui peuvent parfois s’emparer d’eux. Comme le dit Ishiguro lui-même : “I try to say things as simply and cleanly as possible.”

Ainsi, Ishiguro use du détour pour aborder des thèmes cruciaux. Tout d’abord, un dilemme éthique est au fond du roman concernant les élèves d’Hailsham mais l’auteur ne laisse jamais Kath l’énoncer elle-même. Il est simplement suggéré au travers d’un dialogue avec la directrice de l’école.

Pour ne pas non plus tomber dans l’excès de sentimentalisme, Kazuo Ishiguro se rattache au concret pour rendre compte des états d’âme qui traversent les personnages et des relations complexes qu’ils entretiennent. Il est très peu dans l’abstraction. Ainsi, Kath s’attarde sur les phrases que Tommy laisse échapper, des petites phrases qui disent sa naïveté ou bien encore sur la manière dont Ruth touche le coude de Tommy, façon de signifier son intimité avec lui en établissant un code à priori privé mais qui s’adressent en vérité à tout ceux qui les entourent.

Auprès de moi toujours est donc un roman ambivalent, où se perçoit la tendresse qu’a Kath pour son enfance et ses amis d’autrefois, mais est en même temps, teinté d’une grande mélancolie. Une ambivalence qui caractérise également la relation qu’entretient le trio, affectueuse ou au contraire sous tension. Cette ambiguïté est caractéristique d’Auprès de moi toujours mais aussi de l’ensemble de l’œuvre d’Ishiguro où l’on retrouve les mêmes thèmes : la mémoire, l’identité, le temps, la désillusion. Mais à chaque fois, l’auteur sait les remanier d’une façon originale et toujours avec cette grande subtilité et habileté qui lui sont propres.

Rachel Dautais

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