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BD, socio & porno : La collection Sociorama nous enchante en nous offrant du désenchantement

Bourdieu disait que « La sociologie ne vaudrait pas une heure de peine si elle devait être un savoir d’expert réservé aux experts. ». Les sciences sociales offrent les armes nécessaires pour se défendre contre les différentes formes de domination, pour apprendre à résister aux idées pré-conçues, à ne dire que ce que l’on pense vraiment, pour que chacun puisse fonder sa propre rhétorique. C’est pourquoi Francis Ponge qualifiait  le fait de résister aux paroles d’ « oeuvre de salut public ». Les sociologues déconstruisent les pré-notions pour que l’on ait plus à parler par des mots d’emprunt, chargés de sens social, ou bien à recourir à des porte-parole. Les travaux des sociologues permettent de prendre conscience de nos comportements et de nos manières de penser. C’est pourquoi, pour Peter Berger, un bon sociologue se doit d’ouvrir les portes cachées, de montrer des choses nouvelles à l’individu : il « ouvre les yeux en quelque sorte ».

Nous ouvrir les yeux, c’est justement ce nous que propose depuis 2012 la collection Sociorama publiée par Caterman. Il s’agit d’une série de bandes dessinées dédiée à la sociologie, créée d’après une initiative de Socio en cases, association de sociologues passionnés de BD (lien : https://sociobd.hypotheses.org/17).

Aujourd’hui, le secteur de la bande dessinée fait figure de proue sur le marché de l’édition avec une croissance de 20% de son chiffre d’affaires en 10 ans (selon un rapport du Syndicat national de l’édition publié en 2017). On observe sur les étalages des libraires de plus en plus de romans graphiques dédiés à la vulgarisation de savoirs, il y en a pour tous les goût : histoire de l’art (lien : https://www.senscritique.com/bd/Au_fil_de_l_Art_tome_1/8857376), économie (lien : https://www.senscritique.com/bd/Economix_la_premiere_histoire_de_l_economie_en_BD/8863099), physique (lien : https://www.senscritique.com/bd/Le_mystere_du_monde_quantique/19542002) etc. La BD semble être le média idéal pour rendre accessible des savoirs académiques souvent réservés à une élite. On peut même parler de « médiagénie » (terme théorisé par Philippe Marion) dans la mesure où il y a une interpénétration intense et singulière entre les « possibles » permis par la bande-dessinée et le projet expressif mobilisé par les sociologues. Bien que la scientificité de la sociologie soit toujours questionnée par certains, elle est une science dans la mesure où elle applique une méthode spécifique et énonce des discours contestables. C’est pourquoi la sociologie se lance dans la vulgarisation scientifique (au même titre que d’autres sciences avant elle), et ce pour notre plus grand plaisir !

Ainsi, l’objectif de la collection Sociorama est de rendre compte des enquêtes sociologiques à travers la BD : « Ni illustration anecdotique ni cours académique, les ouvrages de cette collection sont des adaptations scénarisées ancrées dans les réalités du terrain ». C’est le projet mené par Lisa Mandel qui co-dirige la collection : « Faire découvrir la sociologie de manière ludique, sans recours au jargon scientifique ni à la théorie, avec des histoires relevant du vécu ».

Lisa Mandel lance donc la collection en 2016 avec La fabrique pornographique. Comment les fantasmes sont ils produits ?d’après une enquête de Mathieu Trachman. Ce premier numéro expose l’histoire d’Howard, un jeune vigile passionné de porno amateur. Grâce à une rencontre avec une star du genre, il pourra faire ses premiers pas comme acteur. C’est donc à travers son expérience et son point de vue que l’on découvre les dessous de la fabrication d’un film porno.

 

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Alors qu’Howard pense vivre un rêve et que son travail se résume à avoir du plaisir et à jouïr,  il se heurte vite à la dure réalité de la fabrication des fantasmes sexuels. Les caméras lui imposent des positions inconfortables et les acteurs sont soumis à un rythme très soutenu. Pour Mathieu Trachman, qui a mené l’enquête, « Il ne fallait pas adopter une position misérabiliste, montrer au contraire que c’est un monde du travail où il y a des règles, ni tomber dans l’excès inverse en faisant croire que c’est toujours le désir des actrices.» La BD rend compte fidèlement de sa démarche en démystifiant totalement la production d’un film porno.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hommes et femmes travaillent à un rythme effréné au point qu’ils finissent par s’exécuter mécaniquement. Cette réflexion sur le genre est présente tout au long du tome, on y découvre que le monde du porno est sexiste et raciste : Howard est moins payé car c’est un homme (et qu’être acteur porno c’est déjà du plaisir, alors pourquoi être bien payé?) mais également parce qu’il est noir. Il ne se verra alors attribuer que quelques scènes bien spécifiques : celles dont personne ne veut.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la même démarche de démystification des coulisses de la fabrique du porno je vous invite à jeter un oeil au travail de Sophie Ebrard et à sa série « It’s just love ». Elle montre que le porno c’est avant tout une industrie et une machinerie bien huilée (même si en France cela reste assez artisanal, comme le prouve Mathieu Trachman). Dans cet article de Fisheye (lien : https://www.fisheyemagazine.fr/decouvertes/images/sophie-ebrard-dans-les-coulisses-du-porno/) elle nous dit qu’« Il y a beaucoup de tabous sur le porno et aussi beaucoup d’a priori négatifs. Or c’est un milieu qui peut être très beau – pas du tout sale, comme beaucoup de gens peuvent le penser. »

 

Source : https://www.fisheyemagazine.fr/decouvertes/images/sophie-ebrard-dans-les-coulisses-du-porno/ 

 

 

La collection Sociorama nous enchante en nous offrant du désenchantement : elle nous propose de nouvelles visions des choses, elle permet un phénomène de prise de conscience de la réalité sociale que nous subissons et dont nous sommes acteurs. Elle poursuit la quête des sociologues qui est de nous libérer de la réalité sociale qui paraît absolue et sans faille. C’est la raison pour laquelle la vulgarisation scientifique doit être indissociable de la discipline sociologique. La collection Sociarama nous montre, en vulgarisant des enquêtes sociologiques, que la société demeure fragile, qu’elle est à relativiser et qu’elle peut être changée. Autrement dit et pour citer Peter Berger dans Invitation à la sociologie : « la vision d’un redoutable édifice en granit massif fait place à l’image d’un fragile jouet en carton ».

Seul bémol : le prix (même si totalement justifié). Comptez 12 euros pour un tome, ce qui peut  finalement réduire le public aux professeurs, chercheurs et initiés. J’invite donc les étudiants (comme moi) à lire les tomes entre deux rayons du Furet, confortablement assis sur la moquette.

Sources :

https://sociobd.hypotheses.org/17

https://www.lemonde.fr/livres/article/2016/01/27/didactique-ludique-bedeique_4854759_3260.html

https://next.liberation.fr/culture/2016/01/27/sociorama-croquer-la-vie_1429356

Questions de sociologie  (1980) de Pierre Bourdieu

Invitation à la sociologie de Peter Berger

Amandine Azoug

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