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BERENICE A CŒUR OUVERT

Mise en scène de Célie Pauthe

         L’orient souffle sur Rome…La scène couverte de sable et caressée de voiles blancs annonce d’emblée l’éternité tragique à laquelle Bérénice est vouée. Le tragique s’immisce dans ce décor enlisé, bousculant l’idylle, la douceur amoureuse de Bérénice et Titus. La pièce commence après la mort de Vespasien, le père de Titus.  Le deuil s’achève, le fils devient empereur à la suite de son père ; la loi romaine n’admet cependant aucune reine sur le trône. Bérénice, reine de Judée, doit partir…

 

Célie Pauthe nous offre une version à la fois charnelle et majestueuse de Bérénice. La célèbre fable amoureuse de Racine, maintes fois reprise sur sa nature tragique, sublime la violence des passions. L’exigence poétique, musicale, des vers de Racine, le souffle vital qui les anime sont brillamment endossés par la mise en scène de Célie Pauthe. Mise en scène pleine de vie, non dépourvue d’humour…quelques notes nous font sourire sans faillir à la gravité du propos. Une mise en scène vivante où les gestes se libèrent ; le corps ne parvient plus à dissimuler les tourments passionnels.  Les acteurs évoluent dans un décor épuré, un désert à la fois réel et symbolique. Césarée. La scénographie, délicate et poétique, laisse libre champ à l’errance des personnages. Le sable de Judée d’où vient Bérénice semble déjà présager le retour de la reine en Orient.  Césarée, c’est un ailleurs, qui éveille l’imagination, les fantasmes… Le temps et l’espace se distordent. Célie Pauthe a souhaité éclairer la pièce de quelques images d’un film de Marguerite Duras, Césarée, tourné en 1979 dans les jardins des Tuileries. Projeté sur les grands voiles du fond, le film-poème de Duras évoque le retour de Bérénice à Césarée, sa ville natale de Judée, qu’elle quitta pour suivre Titus, le conquérant, le « destructeur de Jérusalem ». La voix lente et hypnotique de Duras nous envoûte. Le récit, psalmodié, ravive le mythe de Titus et Bérénice.

Mélodie Richard est remarquable, elle enchante le plateau et donne son éclat à la pièce !  Elle incarne une Bérénice joyeuse, insouciante enivrée de son amour pour Titus.  Incandescente, elle s’empare de la scène.  La reine, affolée par le silence de son amant, s’insurge corps et âme jusqu’au dernier acte pour sauver son idylle. Bérénice ne se soucie pas du pouvoir, elle est toute entière amoureuse. C’est l’amante qui parle plus que la reine. Sa passion, contrariée par les lois romaines, la pousse aux extrémités de la raison, l’arrache à la pudeur. Mélodie Richard se saisit du rôle à merveille. Son corps parle souvent avant les mots, le vers se casse parfois quand le cœur s’agite. L’alexandrin s’épuise et le français défaille. Bérénice, abandonnée par Titus, s’enfièvre et s’exprime en hébreu. Sa langue natale lui revient soudain, se défait du carcan irrespirable de l’alexandrin. Une belle licence !

 

 

Célie Pauthe accorde également une importance aux confidents à qui elle donne une couleur et une épaisseur toute singulières. Une amitié sincère, attachante anime les traditionnels tandems et les rend plus proches de nous. Dans le rôle de la suivante de Bérénice, Mahshad Mokhberi apporte une touche d’humour bienvenue. Arsace s’agite à la manière d’un coach. Il booste Antiochus, l’incite à rester dans la course ! Les deux nouent une relation complice, ludique. Ils font équipe…une équipe qui n’est cependant pas à la hauteur de la détresse amoureuse qui parcourt la pièce. Dans la pièce de Racine, le prince de Commagène renonce à Bérénice dès le 1er Acte, il s’avoue vaincu. En proie à la mélancolie, Antiochus se raconte…Il cède au lyrisme, à la rêverie, effleurant le discours galant. Mounir Margoum (dans le rôle d’Antiochus) adopte un jeu plus défiant, vindicatif. Cette fermeté masque la complexité du prince, du « second amant » qui ne devient jamais rival et reste à la frontière de l’action.  Son histoire est déjà jouée…  De plus, le comédien articule le texte ; ses alexandrins sont parfois trop appuyés, proférés, son ultime « hélas » tombe maladroitement.

Mais c’est avec une énergie à couper le souffle que les acteurs se saisissent de la pièce. Le texte résonne haut et fort ! Célie Pauthe endosse avec brio ce poème aux milles nuances et harmoniques. Un huis clos amoureux qu’on ne cesse de découvrir !

 

Infos Utiles

Au théâtre de l’Odéon jusqu’au 10 juin

Béryl de Francqueville

Photographies d’Elisabeth Carecchio

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