Mark-Page

Brocantes et patrimoine : pour une écologie de la littérature

L’école à la bibliothèque

J’ai développé depuis quelques années une passion immense pour les brocantes, marchés et autres foires. Mon regard aiguisé a désormais appris à rapidement faire le tri, à sélectionner les bons stands, à scruter les visages de ces « bouquinistes » souvent des hommes plus ou moins mal rasés, les cheveux grisonnants, emmitouflés dans leurs grandes vestes d’avant-guerre ou leur manteau de chasse. On a parfois l’impression de les déranger lorsqu’on les tire de leurs rêveries alors qu’ils songeaient, à demi-avachis à l’arrière de leur camionnette blanche, lunettes sur le nez, cernés entre leur innombrables caisses de livres sentant la vie et empestant l’histoire. On peut recevoir une réponse brusque : « Ah celui-là… Ça fait vingt balles !» ou tomber sur une personne qui semble apprécier votre tête ou votre regard émerveillé devant les gravures des éditions Hetzel de Jules Verne d’avant 1900. Ce-dernier parvient à vous tenir la patte pendant un bon quart d’heure à vous parler de la qualité de la reliure, de l’authenticité du papier, de l’âpreté exquise du grain, de la couverture délicate et arrive finalement à vous persuader que le livre que vous tenez dans les mains n’est autre qu’une pièce quasi-unique et d’un prix inestimable mais que « pour vous » ça ne fera qu’une dizaine d’euros. N’a-t-on jamais étudié la rhétorique poétique des vendeurs de vieux livres ?

J’ai toujours trouvé éminemment émouvante la présence du passé qui s’ancre dans les objets et particulièrement dans les livres. Est-ce seulement le temps qui attribue une beauté toute singulière aux œuvres de naguère ou est-ce l’esprit d’une époque révolue qui nous émeut ? Ce passé nous devient palpable, il s’incarne, l’histoire se découvre devant nous et s’allonge dans nos mains ; c’est une mise à nu toute érotique, elle a un parfum, une allure, je la touche et elle s’ouvre à moi. L’objet devient trésor, chacun entretient une certaine relation, plus ou moins engagée et sérieuse avec son livre : on le corne, le plie, le balance dans son sac ou on le couvre, le nettoie, le range consciencieusement dans sa bibliothèque, entre ses pairs.

           http://montpellier-tourisme.fr

A la fin de l’été, je profitais oisivement de mes derniers jours en province avant le grand bain parisien et sa vie orageuse et brutale. Je déambulais à Céret dans les Pyrénées-Orientales, à m’amuser de ces catalans qui parlent du sacre du l’USAP en 2009 et de David Marty comme s’ils dataient de la veille. Dans ce coin du Vallespir où rugby et tauromachie dominent, je découvrais les méandres d’une ville chargée d’histoire (du catharisme à la « Retirada » Républicaine) et au patrimoine riche. Après une studieuse visite du musée où j’appris que les deux peintres espagnols les plus français que sont Dali et Picasso avaient tous deux longtemps côtoyés cette région, vécus dans cette ville et même offerts nombre d’œuvres à ce musée ; je suivis les panneaux indiquant « brocante ». Le temps était chaud, quelques cigales chantaient et beaucoup de gens discutaient avec les vendeurs. Après être passé devant les étalages d’argenterie, d’imagerie coloniale et de vêtements « vintages », je basculai dans le monde livresque. Je passe toujours par les mêmes états : tout d’abord intimidé par tous ces grands noms, ou par des traités du XIXème siècle dont je ne comprends pas même le titre, puis interloqué par des associations tout à fait baroques où Victor Hugo côtoie les recettes de mémé, Dieux d’eau en pays Dogon et des gravures de mode des années 1880, et enfin séduit par les couleurs, les odeurs, le touché et bien entendu le contenu de ces œuvres. C’est dans ces reliquaires que j’aime à découvrir les Classiques. J’achetai donc deux Rougon-Macquart de Zola dont leVentre de Paris que je me décidai à lire en arrivant à la capitale afin de me familiariser avec celle dont je serai l’hôte pour les prochaines années. Il m’accompagnera dans le métro et les files d’attentes et me dépeindra le Paris mouvant du Second Empire et qui n’a plus grand-chose à voir avec celui que je connais désormais. L’intrigue est lente à s’établir et ponctuée de passages succulents décrivant les étalages des maraichers, des poissonneries, des boucheries ou des fleuristes ; tout ce monde s’anime et c’est la guerre entre les « gras » et les « maigres » où les espions se cachent derrière un panier à fruit, où les amours s’éprouvent entre les cages à poules et où les complots s’élaborent dans les cafés. L’on est constamment épié par autrui : l’enfer c’est le voisin jaloux qui médit, dissimulé par une symphonie de fromages.

http://www.justaletter.com

L’expérience de lecture est enrichie par ces vieilles éditions et le plaisir est décuplé lorsqu’on est pris dans l’ivresse de lecture, on se hâte lentement de tourner les grandes pages ouvrant sur une gravure de cosaque et de steppe sibérienne dans Michel Strogoff ou sur une esquisse du château de Rodolphe dans Madame Bovary. On y découvre parfois quelques annotations au crayon gris, soulignant des passages particulièrement aimés ou des commentaires des anciens propriétaires. Il respire, dégage des odeurs nouvelles. Le temps est autre. On a alors l’impression d’être le dépositaire d’un objet, pas seulement précieux, mais au caractère émotionnel et symbolique immense. On sauve un patrimoine transmissible et on se construit, on s’élabore en quelque sorte.

J’ai découvert à Paris une foule de passionnés, des fameux bouquinistes des quais de Seine aux nombreux libraires du quartier latin ou du Marais, sans compter les marchés. C’est toujours par hasard que je tombe sur eux, au coin d’une rue, attiré par un bac à l’extérieur souvent désordonné que je me plais à ranger quelque peu, par respect certainement. Je m’étonne souvent des prix peu élevés de livres ayant plus de 150 ans qui ont souvent été dérobés à des collèges et lycée lors du siècle dernier comme l’indique le tampon de l’établissement gravé en lettres d’or, on peut lire « collège de Salins, lycée de Pau… ». On pense au voyage, à son histoire. Hier c’est Malherbe que j’ai sauvé suivi de Maupassant. Ils ornent désormais mon étagère et excitent mes soirées. Ce sauvetage culturel relève-t-il de l’achat compulsif consumériste ? Le dandy livresque est-il une déclinaison hautaine et élitiste du consommateur niais de Zara ? Peut-être. Mais ce-dernier s’offre une beauté pérenne, déjà déflorée jamais épurée. Cet amateur n’est pas un réac dédaignant et rejetant le Kindle, les blogs, les réseaux sociaux ou les 140 caractères de Twitter mais un écologiste actif, soucieux de préserver un éclat menacé.

Pierre Alauzen

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *