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Cendrillon à l’Opéra National de Paris : chorégraphie ringarde ou véritable coup d’éclat ?

Pour les fêtes de Noël, l’Opéra National de Paris propose deux versions du conte de Charles Perrault. D’un côté une version lyrique, La Cenerentola, opéra de Gioacchino Rossini mis en scène par Guillaume Galienne. D’un autre coté la version dansée chorégraphiée par Rudolf Noureev sur une musique de Sergei Prokofiev, proposée du 26 novembre 2018 au 02 janvier 2019. Analyse de la distribution de l’avant-première jeune du 26 novembre dernier.

Cette histoire, nous la connaissons tous : une jeune fille dont la mère est décédée se voit reléguée au rang de bonne à tout faire par son odieuse belle-mère. Sans cesse narguée par ses deux belles-soeurs, elle parvient à s’échapper le temps d’une soirée de son quotidien infernal, grâce à l’aide de sa marraine, une bonne-fée (toujours là au bon moment !). La condition : revenir avant minuit. C’était sans compter sur les beaux yeux du prince. Une pantoufle oubliée, une pointure trop petite pour le reste de la plèbe (ça tombait bien !) et un tout est bien qui finit bien pour notre chère Cucendron. Mais exit les robes trop longues et le palais princier, la version de Noureev nous plonge dans l’âge d’or du cinéma Hollywoodien, entre robes à paillettes et producteurs à moustaches. 

Une Cendrillon bien candide face à deux belles-soeurs bien grotesques

 

 

Le ballet s’ouvre sur la demeure de Cendrillon. Trois personnages loufoques ouvrent la chorégraphie : les deux belles-soeurs et la marâtre, interprétée par un homme sur pointes, performance particulièrement difficile lorsque l’on n’est pas habité à danser sur pointes. Pour l’avant-première jeune, c’est Alexandre Gasse, sujet, qui tient le rôle, et il y est parfait. Si ces trois personnages ouvertement gauches et disgracieux font sourire lors des premières scènes, leur caractère grotesque devient vite lassant. On tombe ainsi rapidement dans le gag assez lourd, qui fait sans doute rire les enfants tout au long du ballet mais pas le spectateur averti. Qu’à cela ne tienne, la chorégraphie reste néanmoins parfaitement exécutée et l’on ne peut s’empêcher de sourire lors de la scène du cours de danse dans l’acte I.

Arrive ensuite le personnage de Cendrillon, dans lequel l’étoile Dorothée Gilbert est distribuée pour cette avant-première. Pour ceux qui connaissent la danseuse, on reconnaitra ici une distribution sans risque, tant la danseuse est habituée aux rôles de jeune première. A peine Cendrillon commence à danser qu’elle nous fatigue déjà, si niaise qu’elle est. On sourit sadiquement de la voir ainsi martyrisée par ses deux soeurs. Saluons tout de même la scène de claquettes dansée par Cendrillon : ayant gardé ses pointes sous ses chaussures de claquettes, la performance n’en est que plus remarquable. 

 

Un décor Hollywoodien pour plus de singularité

Le caractère vu et revu de cette histoire est vite oublié par la mise en scène Hollywoodienne. Marraine la bonne fée est remplacée par un producteur de cinéma dont les pouvoirs financiers cèdent aux pouvoirs magiques. Débarqué de Russie pour devenir une star internationale de la danse dans les années 60, Rudolf Noureev met en lumière ce qu’il a appris par expérience : la vénalité de notre société. Qu’importent les robes grisâtres, la mélancolie et l’injustice si l’on peut tout acheter avec de l’argent. Ainsi la citrouille se transforme en Cadillac pour emporter une Cendrillon toute en paillettes vers le bal. 

Le deuxième acte et la scène du bal sont l’occasion d’admirer les somptueux décors de Petrika Ionesco et un corps de ballet jamais décevant. L’esprit années 30 donne une singularité à l’ensemble et ce n’est pas pour nous déplaire. Lors de l’avant-première jeune, c’est Hugo Marchand qui tient le rôle de l’acteur-vedette. Là encore, pas de prise de risque : grand, beau, solaire, son titre d’Etoile qu’il possède depuis bientôt deux ans a fait de lui un danseur assuré. Il réalise ses variations sans problème, avec des pirouettes et réceptions de tours parfaitement propres. Les pas-de-deux qui s’enchaînent avec Dorothée Gilbert sont sans faute et l’on est globalement emporté par le récit. 

Une scène est particulièrement remarquable, celle des douze coups de minuit. La musique laisse place aux tic-tac de l’horologe (« Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor ! / (Mon gosier de métal parle toutes les langues) » comme dirait Baudelaire (1). Les heures, matérialisées en jeunes danseurs, s’imposent fatalement à la pauvre Cendrillon. C’est le rappel du temps qui passe, de la fatalité de la vie humaine. Tout est voué à disparaitre, à redevenir poussière. Et cela, même l’argent ne peut pas le racheter. Cendrillon est vouée à retrouver ses guenilles et sa poussière puisqu’un jour elle sera vieille. Sera-t-elle alors aussi désespérée que Norma Desmond dans « Sunset Boulevard » (2), jusqu’à se recréer un monde d’après sa gloire passée ? En attendant, la jeune première s’échappe du bal avant que de laisser tomber ses paillettes devant son cher et tendre. Et, bien sûr, elle y laisse une pantoufle. 

 

Un final loin d’être inoubliable

 

Le dernier acte est d’un intérêt plutôt moyen, si ce n’est pour les scènes de danse du monde. Fidèle à la tradition des ballets classiques, Prokofiev compose une scène d’inspiration espagnole, une autre d’inspiration chinoise et une dernière d’inspiration russe. Les belles-soeurs retrouvent leur chorégraphie ridicule lors de l’essayage de la pantoufle, gaucherie grotesque dont on est parfaitement agacé. Quant au pas de deux final, il ne laisse rien à la postérité. Pire encore, à peine est-on sorti de la salle que l’on a déjà oublié ce dernier. 

Ainsi, Cendrillon n’aura pas échappé au sort de la plupart des ballets de Rudolf Noureev : il divise. Et que dire de la distribution choisie par la Direction, qui ne laisse aucun suspens. Les danseurs sont parfaitement dans leurs rôles et redonnent à la chorégraphie des moments de brillo. Saluons tout de même le charme apporté par la mise en scène et les décors. Un ballet tout en paillettes qui fait tout de même rêver en cette période de fêtes de fin d’année.

(1) Charles Baudelaire, “L’horloge” dans Les Fleurs du Mal, 1857

(2) “Sunset Boulevard” film  réalisé par Billy Wilder en 1951 

Droits image: Opéra de Paris 

Angèle Bossard-Canat

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