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Chinoises de Xinran

Journaliste et écrivaine chinoise, Xinran – nom de plume signifiant « de bon coeur » – a un parcours atypique. Née dans une famille aisée, elle est envoyée dans un orphelinat militaire au moment de la Révolution Culturelle car ses parents, jugés réactionnaires, sont emprisonnés.  Après ses études, d’Anglais et de relations internationales au sein du département politique de l’armée, elle est choisie dans les années 80 par les autorités chinoises pour diriger une émission de débat qui éviterait tout les sujets « interdits ». C’est ainsi qu’elle devient l’animatrice de Mots sur la brise nocturne, une émission de radio quotidienne consacrée aux femmes et qui connaît un véritable succès de 1989 à 1995.

En 2003, Xinran publie Chinoises. Sous ce titre sont regroupés plusieurs témoignages qu’elle a pu recevoir au cours de son émissions. Ces paroles de femmes, issues de toutes les classes sociales, donnent à voir un panorama des conséquences du régime politique autoritaire mais aussi des traditions, souvent sexistes, du côté féminin.

 

Publié il y a maintenant plus de 10 ans, on pourrait penser que les témoignages de ce livre ont perdu de leur pertinence, d’autant plus au regard des événements historiques finalement assez datés. Or,c’est justement l’intemporalité des thèmes qui frappe : ces femmes parlent de l’homosexualité, des femmes battues, du viol, du mariage forcé, des rapports homme-femme, du poids des traditions, de la différence de traitement entre la ville et la campagne, l’amour impossible… A travers ces témoignages, Xinran rend compte d’une société chinoise où finalement on cherche à faire taire les femmes, où la femme respectueuse est celle qui se tait, tient son rang, et reste derrière son mari. A voir le traitement réservé recemment au mouvement #MeToo en Chine, on peut penser que les dynamiques sexistes chinoises évoquées dans Chinoises sont toujours d’actualité. En effet, les comptes ayant relayé le fameux #MeToo sur Weibo (le Twitter chinois pour résumer) ont été suspendus. Mais preuve en est que les femmes, comme lors de l’émission de Xinran, ne veulent plus se taire, celles-ci ont trouvé le moyen d’éviter la censure en utilisant les emojis « riz » et « lapin » qui est une reproduction phonétique en chinois de ce hashtag.

Chinoises est un livre dont on ne sort pas indemne, parce que tout y est dit, avec sincérité et simplicité, le pire n’est jamais tu. Savoir que ces fragments de récit sont vrais, et que bien d’autres similaires n’ont probablement jamais racontés rend la lecture de ce roman d’autant plus bouleversante. Il faut aussi noter que certains de ces témoignages ne sont jamais passés à l’antenne, les plus conventionnels etant sélectionnés au préalable, mais en publiant Chinoises, Xinran rend hommage à toutes ces anonymes et leur donne enfin un espace de parole. Cet engagement de l’écrivaine donne encore plus de force à ce livre, une force que l’on ressent particulièrement dans cet extrait, idéal pour conclure cet article :

Par la suite, les policiers m’ont demandé pourquoi j’avais risqué ma vie pour un sac.
Tremblante et avec des élancements de douleur, je leur ai expliqué :
— Il y avait mon livre dedans.
— Un livre ! s’est exclamé un policier. Un livre est-il plus important que votre vie ?
Bien sûr, la vie est plus importante qu’un livre. Mais à plus d’un titre, mon livre était ma vie. Il contenait toutes les vies de ces Chinoises dont je voulais témoigner, des années de mon travail de journaliste. Je savais que je m’étais comportée de façon stupide : si j’avais perdu le manuscrit, j’aurais pu essayer de le reconstituer. Toutefois, je n’étais pas sûre que j’aurais pu trouver la force de traverser une seconde fois les sentiments intenses que l’écriture de ce livre avait soulevés en moi. Revivre les histoires de ces femmes que j’avais rencontrées avait été douloureux ; mettre en ordre mes souvenirs, trouver les mots justes pour les exprimer, avait été plus difficile encore. En défendant mon sac, je défendais mes sentiments et ceux des Chinoises. Ce livre était la somme de tant de choses que je n’aurais pu, une fois perdues, les retrouver.

Rachel Dautais

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