Inklassable

De 0 à 99 ans : les dessins-animés sans frontières

Trop souvent considéré comme un art mineur, le cinéma d’animation connaît pourtant depuis quelques années un succès croissant.

En France, un « César du meilleur film d’animation » a été créé il y a deux ans, et aux États-Unis « Ernest et Célestine » concourrait cette année à Los Angeles pour l’oscar du meilleur film d’animation.

Mais à quoi doit-on cet engouement notable ? Qu’est-ce qui a fait le succès des dessins animés tels que la Reine des Neiges, Vice Versa, Baby Boss ou encore la saga culte de de l’Âge de Glace – qui représente aujourd’hui près de 3 milliards de dollars de recettes mondiales ?

Le rédacteur en chef culture du Figaro se dit « sidéré qu’autant d’adultes se rendent voir Vice Versa sans être accompagnés de leurs enfants. Pour lui, ceci n’est rien d’autre qu’une preuve de l’«infantilisation de la société».

 

Infantilisation ou nouvel ingrédient dans la recette du cinéma d’invention, voilà ce que Kulturiste se propose d’analyser pour vous aujourd’hui.

Pour cela un retour sur image nous a semblé nécessaire : les années 90 marquent un renouveau dans l’industrie du dessin animé qui cherche alors à élargir son audience en ne visant plus seulement les enfants mais également les adolescents, voire les adultes. C’est alors autour de la série américaine Les Simpson que se réunissent petits et grands. Une série qui détient aujourd’hui un record de près de 30 ans d’existence, grâce à un combo gagnant : un humour tarte à la crème, une critique politique dissimulée, un cadre de vie connu de tous, des clichés culturels ironisés, le tout dans un cadre imaginaire enfantin. Les Simpson ont fait rire petits et grands, et c’est bien là leur plus grande force de réussite ! Le business model gagnant pour remplir les salles de cinéma des nouveaux Pixar, Disney ou DreamWorks réside en effet dans le fait de parvenir à amuser les parents pour les convaincre d’y emmener leurs enfants.

Cependant, l’humour des adultes n’est pas le même que celui des enfants, c’est indéniable. Si les cartoons avec le simple comique de répétition d’un chat se faisant rouler sans cesse par le même moineau rendent hilares les plus petits, l’esprit mature des plus grands préfère la finesse de l’ironie politique d’une Anne Roumanoff. Comment concilier alors ces deux univers sans les dénaturer l’un l’autre ? Là réside tout le défi de l’industrie du cinéma d’animation actuelle.

Bien que l’intrigue générale demeure inchangée – le méchant n’est jamais gagnant et ne meurt plus à l’écran pour cause de bienséance, la princesse n’est jamais laide (ceci est souvent réservé à ses copines) et les animaux sont presque toujours sympas – on remarque toutefois une évolution notoire dans le ton donné ! Ce nouvel art du comique est souvent incarné par un personnage dans l’histoire : c’est Olaf dans La Reine des Neiges, c’est Pô dans Kung Fu Panda, c’est Sid dans l’Âge de Glace, c’est l’Âne dans Shrek… Ces personnages ne font plus partis des rouages d’un comique répétitif et prévisible, mais proposent un humour plus subtil.

Le tout est de permettre au spectateur adulte de sortir de l’imaginaire dans lequel il était plongé en faisant référence à des éléments de leur quotidien, permettant ainsi de créer une interférence entre deux référentiels, pour reprendre une théorie du Rire de Bergson. Ici l’interférence se situe entre un monde irréel (le dessin animé) et la réalité quotidienne du spectateur : la surprise créée par une telle distanciation forcée suscite le rire de la conscience mature. C’est d’ailleurs parce que l’enfant ne fait pas radicalement la distinction entre le réel et l’imaginaire qu’il ne peut rire d’un tel processus. On ne s’étonnera donc que la punchline de Mani (Âge de Glace) « tu veux un livret de famille » – au moment où Sid demande une preuve de la parenté de « ses petits » dinosaures avec leur mère – n’ait pas provoqué l’hilarité des enfants, là où les parents se sont amusés de cette référence à leur réalité administrative … et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Il est également notable que les campagnes publicitaires des nouveaux dessins animés – basées sur des jeux de mots de plus en plus fréquemment – visent principalement à faire sourire les plus grands. Vous avez sans doute remarqué les nombreuses affiches de Casse-Noisette 2 qui envahissent le métro parisien de slogans tels que « Hors la noix », « la noix du plus fort » ou « Power Rongeurs ».

Encore une fois, Bergson vous aurait expliqué que ce genre de comique est fondé sur l’interférence entre deux systèmes de logiques, ici inconciliables, que sont le son de la phrase et le sens des mots. Bien loin d’une infantilisation de la société, c’est finalement un savant processus qu’a trouvé ici l’industrie du cinéma d’animation pour s’assurer une longue prospérité économique. Mais jusqu’à quand ?

En effet, le risque d’un tel processus n’est-il pas fatalement de repousser peu à peu les jeunes enfants, se sentant possiblement exclus de la cohésion créée par le rire ? Selon Bergson, il n’y a rien de plus soudé qu’une communauté de rieurs ; communauté qui par analogie pourrait être comparée à une équipe de supporters d’après le philosophe. Le risque n’est-il pas finalement de passer à côté de l’objectif principal qui était d’opérer un rassemblement générationnel ? A trop vouloir séduire les parents on peut en oublier les enfants…

SOURCE :

http://justcinema.net/les-jeux-de-mots-pourris-dans-les-affiches-de-films-d-animation

http://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_1982_num_52_1_1466

Le Rire, Bergson

 

Aurore Clement

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *