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DE LA BEAUTÉ D’UN DÉGUEULI D’IVROGNE – L’ESPÈCE HUMAINE, DE ROBERT ANTELME

Chez Kulturiste, la culture est un combat. Et face au vide sidéral des candidats à la présidentielle sur le sujet, on prend les devants en vous parlant aujourd’hui de L’Espèce humaine, écrit par Robert Antelme en 1947 aux éditions de la Cité Universitaire. Plus qu’un roman autobiographique, Antelme nous peint avec les mots les plus crus l’enfer carcéral au travers de son expérience dans les camps de concentration nazis. De quoi remettre les idées claires à certains candidats et hommes politiques quant à la Seconde Guerre Mondiale.

Écrire l’indicible

C’est un des grands défis pour tout écrivain. Robert Antelme, né le 5 janvier 1917 à Sartène et mort le 26 octobre 1990 à Paris, a vécu l’indicible. Résistant aux côtés de Marguerite Duras et François Mitterrand, il fut déporté et envoyé à Gandersheim, un kommando rattaché à Buchenwald, avant d’être finalement libéré en 1945 après avoir contracté le typhus. Toute l’horreur des camps apparaît sous la plume de l’auteur. Le froid insoutenable. La faim qui déchire le ventre. Les corps décharnés. Le sadisme des SS comparés à des Dieux, soleils intouchables. Les conditions de travail dont la seule utilité est d’épuiser le corps. La merde. La mort omniprésente. La déshumanisation. C’est avec un style froid, direct, sans fioriture, qui nous prend aux tripes, qu’Antelme nous jette dans cet univers mortifère. Un style qui n’est pas sans nous rappeler le Voyage au bout de la nuit de Céline. L’ennui, la répétition, le temps qui ne passe pas dans le camp, le récit d’Antelme peint également parfaitement la subjectivité de la temporalité. Jusqu’à ce que tout s’accélère lorsque la fin approche et que les prisonniers sont jetés sur la route.

L’Espèce humaine, ce n’est pas une chronique, ce n’est pas un témoignage qui pourrait disparaître dans la multitude et finalement la banalité des récits de cette période. C’est une leçon. Une histoire qui s’éloigne de celle, propre, de l’auteur pour devenir universel. C’est avec le souci de transmettre le vécu qu’Antelme transpose pour révéler les horreurs du passé. Comme le disait Céline (toujours lui), « transposer ou c’est la mort ». Transposer ou l’on refera les erreurs du passé.

Plus qu’un roman, un essai sur le système concentrationnaire

Là où Michel Foucault dans Surveiller et punir décrit le dispositif carcéral, Robert Antelme nous plonge dans l’entreprise nazie de négation de la vie humaine. Les prisonniers sont anéantis par les conditions de vie mais surtout par la destruction du langage. C’est un monde presque babélien que nous décrit Antelme, un monde où il est impossible de communiquer, où les mots se retrouvent détachés de leur sens et ne servent plus qu’à classer les prisonniers, « les types », « les rayés ». Un monde cynique régit par l’inscription au-dessus de la porte du camp : « Arbeit macht frei ». Le langage n’est plus qu’une machine fonctionnant dans le vide, un « dégueuli d’ivrogne ». C’est un monde de miette, de débris, de déchets qui en résulte.

Mais les rayés restent des hommes par le besoin. Le besoin radical. Pas celui de l’ego – ou l’envie – mais celui de la survie. Dans cet espace irréductible de la conscience humaine, les prisonniers se reconstruisent au travers de la culture en cherchant dans leur mémoire la beauté du monde : la poésie. C’est dans l’art que l’on retrouve le sens, l’existence que les nazis ont cherché à anéantir.

Transcender le traumatisme par l’art

L’Espèce humaine est une déclaration d’amour pour l’art. Plus que des références, Antelme utilise l’art pour dépasser l’horreur de son expérience. On retrouve ainsi le Voyage au bout de la nuit, dans le style mais également dans l’image de la nuit noire révélant la beauté des étoiles. On pensera également au tableau La nuit étoilée de Van Gogh. Ce choix est loin d’être anodin, sa présence montrant que la beauté du monde est dans l’art, pas dans les hommes. Si Louis Ferdinand Destouches est un salaud sartrien, Céline est un auteur accompli.

On retrouve également le tableau Guernica de Picasso lorsque Antelme nous peint les charniers, l’enchevêtrement des corps, dans une description extrêmement graphique, violente mais juste. Mais lorsqu’on lit Antelme, on pense avant tout à Kafka. Le château, et tout particulièrement le personnage de K…, Antelme l’emprunte pour montrer comment, tout comme dans l’œuvre précurseur de Kafka, le système d’oppression nie l’individu, son identité disparaissant finalement comme son corps sous la faim et la fatigue.

 

Vous l’aurez compris, ce que Antelme nous donne à lire n’est pas joyeux. Récit infernal de la vie des déportés dans une machine à broyer, L’Espèce humaine est une œuvre nécessaire qu’on vous invite à découvrir (ou redécouvrir).

Crédits photos

1 – Nous ne sommes pas les derniers, T.8 de Zoran Music (1972)

2 – Photo de la porte du camp d’Auschwitz : « le travail rend libre », anonyme

3 – La nuit étoilée, Vincent Van Gogh, 1889

4 – Guernica, Pablo Picasso, 1937

Quelques extraits pour vous donner envie… !

« … il y a des moments où, par brusque ouverture, la mort apparaît juste comme un moyen simple, de s’en aller d’ici, tourner le dos, s’en foutre. »

« Le temps, c’était la faim, l’espace, c’était la fureur. »

« L’Enfer, ça doit être ça, le lieu où tout ce qui se dit, tout ce qui s’exprime est vomi à égalité comme dans un dégueuli d’ivrogne. »

« Je suis deux pieds qui traînent l’un après l’autre et une tête qui pend. Je pourrais tomber ici […] si je tombe, c’est le corps qui aura décidé. Moi, je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que je ne peux plus marcher, et que je marche »

« On se transforme. La figure et le corps vont à la dérive, les beaux et les laids se confondent. Dans trois mois, nous serons encore différents, nous nous distinguerons encore moins les uns des autres… »

« Allez dire aux SS que votre camarade est malade, vous verrez ! »

« Là-bas, la vie n’apparaît pas comme une lutte incessante contre la mort. Chacun travaille et mange, se sentant mortel, mais le morceau de pain n’est pas immédiatement ce qui fait reculer la mort, la tient à distance ; le temps n’est pas exclusivement ce qui rapproche la mort, il porte les œuvres des hommes. La mort est fatale, acceptée, mais chacun agit en dépit d’elle.

Nous sommes tous, au contraire, ici pour mourir. C’est l’objectif que les SS ont choisi pour nous ».

« La puissance du bourreau ne peut être qu’une de celles de l’homme : la puissance du meurtre. Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose »

Charles Fery

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