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De la Nudité sur scène, entretien avec Roland Huesca

Dans « Les maladies du costume de théâtre », Roland Barthes écrit : « les acteurs ne peuvent tout de même pas aller nus ! » Et bah si Roland, détrompe-toi. Cette nudité sur scène prend des acceptions très variées selon les metteurs en scène et les périodes. Après avoir écouté une intervention sur France Culture de Roland Huesca sur ce thème, j’ai eu envie de m’entretenir avec lui et voici une partie de notre échange.

Q : Quelles ont été les grandes périodes de la nudité sur scène ?

A partir de la fin du XIX, on note une première étape de la nudité sur scène. On sort d’un siècle de positivisme, et d’une période d’industrialisation. Il y a une nostalgie du corps et de la nature.  De grands danseurs vont s’ébattre et travailler le corps à Monté Veritas en Suisse. Il y a une autre période, dans les années 1960 en Europe et aux Etats-Unis, avec un courant philosophique du « non », anti-technique anti-establishment. La nudité propose une posture rebelle. Dans les années 1990 on traverse une période postmoderne. Ce que l’on observe en danse notamment en France, c’est un questionnement qui émerge avec l’apparition du sida. A partir de 1986-1987, on voit que les corps ne sont pas seulement liés à l’éros. Un traumatisme entre en scène et propose un questionnement sur le corps. On lit beaucoup Deleuze, Foucault… Il va émerger une danse conceptuelle, avec par exemple Jérôme Bel. On s’aperçoit que le corps est une réserve de sens qui prend en compte les développements sociaux historiques.

 

Q : Est-ce que la nudité est un costume de théâtre comme un autre ?

Ce n’est pas un costume comme un autre, disons que la nudité n’existe pas, elle est toujours prise dans des dispositifs qui lui donnent sens ; l’éclairage, le maquillage, une façon de se présenter. Il n’y a pas de nudité en soi, c’est toujours pris dans des artifices, et ces artifices sont révélés par les chorégraphes et les metteurs en scène. Un moment donné chez Jérôme Bel, il y a tout un tas de soucis, si on danse l’été, il ne doit pas y avoir de marques de maillots. La nudité est plurielle pour un même corps.

Q: La nudité sur scène a-t-elle perdu son caractère transgressif ?

La posture rebelle des années 1960 est révolue, mais avec une incertitude sur le champ du possible. On note un mouvement réactionnaire progressif entre 2001 et 2015. La nudité ne devient plus bon enfant. Le FN passe par là, à Brest on interdit la pièce Tragédie d’Olivier Dubois. Il y a une espèce de moment très réactionnaire, qui s’insurge contre la nudité. C’est paradoxal, car ceux qui proposent la nudité ont du mal à se faire programmer. Les diffuseurs sont liés aux politiques qui sont liés aux électeurs. Par exemple, la pièce NOU de Matthieu Hocquemiller, a été jouée pendant trois soirs à guichets fermés, pour autant cette pièce n’a jamais tourné. Il y a depuis peu un surmoi pudibond à la nudité.

Q: Un mémoire de l’ESAD parle de « bienséance de la nudité à la Française » J’imagine que cette nudité pose encore problème dans de nombreux pays pour des raisons religieuses ?

Il y a une géographie de la nudité, et une géographie de l’acceptation de la nudité. Plus on est au sud, plus c’est difficile de faire accepter la nudité. Au Maroc une chorégraphie peut être interdite pour cause de nudité. A Berlin l’été les gens sont nus, c’est culturel.

Q: La Russie est un pays du Nord pour lequel la nudité pose problème non ?

En ce qui concerne la Russie, il y a un usage politique de la nudité. Il y a une espèce d’irruption du corps nu, la poitrine comme type de contestation. C’est intéressant de voir comment les services d’ordres étaient gênés pour prendre en main les Femen. Il y a une irruption de l’anomalie du corps nu qui fait effraction dans un corps social habillé. On peut distinguer la nudité de l’espace public et celle de l’espace privé.

Q: Est-ce que le corps sur scène est redevenu aujourd’hui un sujet sensible avec l’émergence de toutes les affaires sur le viol/harcèlement sexuel ?

Ce sujet est un peu neuf. Il est difficile d’apprécier les conséquences que cela pourra générer sur le travail des metteurs en scène par rapport à la nudité. Il y a des usages sociaux du corps. Ce qui apparaît, c’est qu’il y a une histoire du corps des femmes, qui croise des histoires individuelles. C’est là où on voit que le corps est culturellement marqué. Gaëlle Bourges est une metteuse en scène qui a des revendications féministes à propos du corps féminin. Il y a toute une série d’œuvres qui met en scène le regard masculin par rapport à la nudité. Gaëlle Bourges interroge la fabrique du regard, avec une pièce du nom de La belle indifférence.

 

Ces metteurs en scène montrent la construction du regard masculin sur le corps féminin. Chez Bourges, la lumière et les paroles changent complètement notre regard sur les œuvres, les corps, les tableaux.

 

Un Grand Merci à Roland Huesca, Professeur à l’Université de Lorraine et membre du Laboratoire lorrain de sciences sociales. Ses recherches portent sur l’histoire et l’esthétique du spectacle vivant.  Il est notamment l’auteur de La danse des orifices: étude sur la nudité, paru au Nouvelles Éditions Jean Michel Place.

 

Julien CARRANCE

 

Crédits photo :

– Jérôme Bel 1995

https://ilinfernodotcom.files.wordpress.com/2014/06/2287_jerome_bel_2.jpg

– Tragédie, Olivier Dubois 2014 : http://www.localgestures.com/uploads/6/7/8/6/6786296/4623061_orig.png

– La Belle Indifférence, Gaëlle Bourges, 2010 : http://www.hangar23.fr/sites/default/files/galerie/dos_hd-pas_pour_la_presse.jpg

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