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DEAD LANDES OU LE MIROIR DE LA NOUVELLE FICTION FRANÇAISE

Que faisiez-vous le 3 décembre ?

Si vous n’étiez pas devant votre télévision, laissez-moi vous dire que vous avez loupé un des évènements télévisuels de l’année. Je ne parle pas de la liaison intime supposée entre un certain Prime Minister et un cochon, ou d’un indécent bout de sein siliconé dans une piscine à une heure de grande écoute. Ce que vous avez loupé, c’est un OVNI, du nom de Dead Landes.

Il s’agit d’une série de fiction créée par le fameux François Descraques. Vous ne le connaissez pas? C’est pourtant le pionnier de la websérie française.

François Descraques s’est en effet fait connaître pour rien de moins que la série diffusée sur Internet « Le Visiteur Du Futur », véritable œuvre de science-fiction explorant les voies du voyage temporel, qui a inspiré toute une génération de créateurs férus du web. Véritable précurseur du genre, il s’est ensuite tourné vers des styles autres, avec notamment « Rock Macabre », comédie musicale inspirée des slashers et autres zombies movies, disponible sur Youtube. Et c’est là que vous vous posez une question, chers amis : un créateur venu du Web qui perce à la télé ? Mais cela dépasse l’entendement !

Et pourtant.

Alors, que vaut Dead Landes?

Dans l’ensemble, le niveau de la série est très bon et ne détonne pas en télé. Le parti pris de la caméra-épaule (le found footage) permet de masquer quelques irrégularités et le manque de moyens (mais nous y reviendrons un peu plus loin). François Descraques nous livre ici une série haletante, aux personnages attachants, et au scénario plutôt bien ficelé. Grâce à ses nombreuses touches d’humour, parfois cyniques, propres au style du réalisateur, Dead Landes nous plonge dans une ambiance post-apocalyptique aux relents de cigale et de barbecue. En effet, la série prend place dans un camping : au départ des vacanciers, un éclair fait trembler le ciel, le sol se dérobe, un brouillard aussi mystérieux que dangereux recouvre les environs. Quel secret peut-il receler?

Nous suivrons ainsi les aventures d’Agathe, Michel et Sam, qui tenteront de faire survivre leur groupe ainsi que de percer le mystère du brouillard qui a envahi la région des Landes. Notons au passage la force des personnages féminins de Descraques. Ni clichés ni nunuches, nous avons ici à faire à des personnages forts et charismatiques. Leurs aventures tiendront le spectateur en haleine, et chaque fin d’épisode nous invite à attendre avec impatience le prochain. Si quelques aspects encore trop amateurs nous saisissent, nous lui pardonnons bien vite cet aspect au profit de l’ambition du projet.

Du Web à la télé, vraiment?

Et bien figurez-vous que oui. Dead Landes est un pari réussi. Si François Descraques a d’ores et déjà côtoyé la télévision grâce à France 4 qui a misé (de manière heureuse) sur la diffusion des quatre saisons du Visiteur du Futur, il livre une production exclusive au petit écran, qui a su attirer l’attention, notamment sur les réseaux sociaux. Soulignons ici les nombreuses réactions sur Twitter, auxquelles le réalisateur ainsi que les acteurs n’hésitent pas à répondre. Cela souligne le lien fort qui prédomine la relation entre téléspectateur et réalisateur provenant du web : l’interactivité digitale est ici bien plus abondante, sans toutefois être forcée. Simple comme bonjour lorsque l’on est né sur ce média !

Mais ce réal’ vient d’Internet, donc ses oeuvres sont moins bien qu’à la télé non? Quid de la situation de la fiction sur ce média?

Internet, notamment via Youtube, a permis le foisonnement de la production audiovisuelle amateur. Outre Descraques, nous pouvons évoquer le groupe Olydri dont la fiction « Noob » est aujourd’hui un carton, avec son troisième film en production. Nous pouvons également citer le film « Les Dissociés », produit par le collectif Suricates (Golden Moustache), et encore tant d’autres. Youtube a permis l’avènement de la fiction digitale française, qui a souvent débuté par bien peu de moyens mais a cependant trouvé son public au sein des communautés présentes sur le Web.

Soulignons également le pendant purement digital de Dead Landes, qui s’accompagne gracieusement d’une web-série uniquement disponible sur Youtube. Dead Floor est une sorte de « spin-off » à la réalisation identique, qui se laissera suivre avec gourmandise. Les épisodes sont courts et riches en rebondissement, et la présence d’acteurs issus des Internets français tels que Flober ou Antoine Daniel permet d’attirer les fans, sans toutefois jamais tomber dans le « fan-service ». Nous percevons alors l’aspect cross-media du genre, qui souligne l’habileté de François Descraques à produire des œuvres qui sauront toucher leur public aussi bien sur Internet qu’à la télévision

Alors, que conclure de ce passage du Web à la télévision?

Comme évoqué précédemment, Internet regorge de créativité et d’acteurs (au sens large) motivés. On n’y compte plus les chaînes Youtube dédiées aux courts-métrages, à la web-série, ou encore aux one-shots fictionnels. Toutefois, le petit écran semble encore être timide face à ces nouveaux créateurs aussi ambitieux que novateurs. Si les idées sont intéressantes, le manque de moyens se fera cruellement ressentir pour quiconque recherche un contenu « lisse », digne de la télévision. Notons que des sociétés comme Endemol et Canal + se laissent pourtant de plus en plus séduire par ces fortes têtes venues de Youtube.

Nous pouvons également évoquer « La Folle Histoire de Max & Léon », film de cinéma réalisé par Jonathan Barré et dans lequel nous retrouverons le duo comique Palmashow, bien connu pour la shortcom « Very Bad Blagues ». Mais faire son trou à la télévision reste délicat, et les critiques adressées à François Descraques par un public ne le connaissant pas soulignent bien ce point. Certes, des dispositifs comme celui mis en place par le YouTube Space de Paris commencent à permettre à la fiction digitale française de s’améliorer, et surtout, de se professionnaliser. Toutefois, est-ce suffisant? Lorsque nous visionnons ces courts, moyens, voire longs-métrages produits par des acteurs du Net, nous ne pouvons qu’y voir de l’espoir. Cependant, la télévision française reste bien trop frileuse et conformiste pour offrir à ces créateurs leur chance de percer et de se faire connaître. L’avenir de la fiction, sur petit comme grand écran, ne se trouverait-il pourtant pas ici pour notre cher hexagone ? Il serait bien temps d’accorder notre confiance (et des moyens conséquents) à ces esprits créatifs qui ne restent que réservés à des publics de niches, et trop souvent ignorés, voire méprisés, par les médias traditionnels.

Car soyons honnêtes : pour passer une bonne soirée devant la télé amoureusement accompagné d’une pizza, un épisode de Dead Landes vaut bien mieux qu’un épisode de Joséphine Ange Gardien.

 

Mathilde Le Fèvre

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