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Démocratisation culturelle et cohésion sociale dans les quartiers: l’échec de la politique au profit du participatif

« Le Ministère chargé de la culture a pour mission : de permettre à tous les Français de cultiver leur capacité d’inventer et de créer » en leur donnant « la plus vaste audience » (décret du 10 mai 1982)

L’objectif de démocratisation culturelle apparaît ainsi clairement dans ce décret voté sous le ministère Lang. Mais quid de la réalité ? Où en est-on de l’idéal de « démocratisation culturelle » ?

Cet idéal, charrié à la fin du XIXème siècle en pleine contestation de l’ordre établi, n’est manifestement pas nouveau. Il a été repris par André Malraux, figure emblématique du ministère de la culture, selon un point de vue universaliste et édifiant, puis par Jack Lang qui a substitué cette dernière perspective aux idées de « création », d’« innovation » et de « pluralisme culturel ».

André Malraux, Ministre d’État, chargé des Affaires culturelles de juillet 1959 à juin 1969, et Jack Lang, Ministre de la Culture de mai 1981 à mars 1986 puis de mai 1988 à avril 1992.

Sources : BNF, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90016406, domaine publique (image de gauche), MEDEF,Flickr, http://www.flickr.com/photos/besoindair/2808362694/, CC (image de droite).

Or, la notion de « non-public », désignant « tous ceux qui n’ont encore aucun accès ni aucune chance d’accéder prochainement au phénomène culturel » est manifestement toujours au cœur de nos discours contemporains sur la culture. Elle avait été avancée par les mouvements de mai 68 pour remettre en question la politique culturelle d’André Malraux et pour en désigner les exclus, et le même problème semble encore aujourd’hui d’actualité. Les politiques culturelles nationales sont sujettes au discrédit croissant des Français. L’idée que l’action politique nationale permettrait à tous les Français d’accéder à la même éducation, aux mêmes connaissances, mais encore et surtout à la même culture est de plus en plus remise en cause.

L’Etat n’est pas parvenu à démocratiser de façon homogène la culture et son accès à toutes les strates de la population. Ce constat effectué, peut-on dire que la culture elle-même, magnanime, a pris les devants en jouant par là-même le rôle de l’Etat dans sa principale prérogative démocratique : la cohésion sociale ? La culture n’est-elle pas elle-même un outil de lutte contre les phénomènes de ségrégation socio-spatiale ?

C’est en outre ce qu’Elizabeth Auclair tente de démontrer dans ses travaux : « En effet, l’action culturelle apparaît comme le seul champ d’intervention capable de se saisir des caractéristiques sociales, ethniques et culturelles des populations pour valoriser les différences et les oppositions, et pour transformer cette diversité en richesse, alors même que cette hétérogénéité est généralement considérée comme source de problèmes, voire volontairement ignorée par les institutions publiques en France, en raison des principes républicains. » On ne peut être plus clair.

Auclair Elizabeth, « Comment les arts et la culture peuvent-ils participer à la lutte contre les phénomènes de ségrégation dans les quartiers en crise ? », Hérodote, 2006/3 (no 122), p. 212-220.

Des projets culturels locaux et participatifs : la clé de la cohésion sociale ?

Les projets de Maisons des Jeunes et de la Culture, d’associations, et de centres sociaux, moins institutionnalisés que les structures nationales, permettent tout d’abord une participation collective des habitants à la culture. La discrimination n’a pas sa place dans ces différents projets menés  qui mettent à contribution une grande diversité d’individus. Chaque citoyen, quels que soient son sexe, son âge, ses origines sociales, ethniques ou religieuses, y participe à un projet « commun » et renforce par là le sentiment d’appartenance à une communauté d’individus diamétralement différents. C’est au niveau local que la « cohésion sociale » est en marche. Elle assure donc une fonction démocratique et politique : lutter contre la division, contre les phénomènes d’entre-soi que l’on observe aussi bien chez les populations aisées que chez les classes moyennes et déshéritées.

La comédie musicale du Boulonnais en est un exemple. Ce projet est parvenu à créer un sentiment de cohésion sociale et urbaine par la culture et au nom de la culture, là où toutes les mesures sociales, éducatives, économiques et territoriales ont échoué. Chaque individu, selon sa propre créativité, a écrit les paroles, construit les décors, conceptualisé la mise en scène, fabriqué les costumes, etc. Plus encore, comme Elizabeth Auclair nous l’explique en donnant ainsi plusieurs exemples de projets culturels : ces projets n’ont été en aucun cas déconnectés de la vie réelle et authentique de ses habitants et a permis la reconsolidation d’un lien social et politique. La culture elle-même, en son principe, ne subit aucune discrimination ou dévalorisation : peu importe qu’il ne fût pas question de l’exposition des œuvres des plus grands « génies de l’humanité », tant que leur projet leur a permis de s’exprimer et d’être acteurs de la vie de leurs quartiers.

Comédie musicale du Boulonnais.

La culture : un outil de lutte contre la marginalisation et les préjugés dans les quartiers

Les « quartiers populaires » comme on a coutume de les identifier, souffrent d’une triple marginalisation : sociale (les populations vivent entre elles et ne se mélangent que très rarement), spatiale (ces populations sont souvent caractérisées par leur immobilisme, sinon leur immobilisation) et iconographique (l’image même de ces quartiers est fondée sur des idées fausses et des craintes excessives). Or, certains projets culturels locaux, tels que le spectacle théâtral du Githec à Pantin, ont permis de lutter contre ces différents types de marginalisation. Les différents quartiers et villes voisines se sont rencontrés spatialement, socialement, et physiquement sur une période relativement longue au travers des représentations. Autre exemple, la comédie musicale du Boulonnais est jouée aussi bien à Wimereux, qu’à Saint Martin et à Boulogne-sur-mer. Les gens se rencontrent, communiquent sensiblement, apprennent à se connaître, à démystifier certains a priori. Plus encore, c’est par l’image elle-même, le symbole, que s’opère le changement : « Cette ouverture peut modifier les propres représentations des habitants vis-à-vis d’eux-mêmes et de leur quartier, de lutter contre un certain fatalisme de l’échec, et leur permettre ainsi d’envisager des perspectives et un avenir en dehors du quartier ».

Ainsi, au-delà des limites évidentes auxquelles peuvent être confrontés les projets culturels de grande envergure, la culture au niveau local, à travers les MJC, les associations, les centres sociaux-culturels occupent un véritable rôle politique dans nos sociétés contemporaines. Quelle que soit l’ampleur du progrès induit par ces projet, la culture constitue un véritable outil de lutte contre les phénomènes de ségrégation socio spatiale, et contre le caractère aisément divisible de nos sociétés contemporaines. 

 

Amel ABDELOUHAB-MENZEL

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