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Des copains de bord de route pour les nuits trop longues

Des copains de bord de route pour les nuits trop longues

76 Clochards Célestes ou presque, de Thomas Vinau

« Qu’est-ce qu’un diamant, si ce n’est un peu de boue lumineuse ? ». C’est par cette phrase de Joseph Joubert que commence le recueil de poésie de Thomas Vinau, publié aux éditions Castor Astral en 2016. L’auteur nous livre une sorte de dictionnaire de ses « sauveurs familiers ». Il dresse un portrait des musiciens, photographes, écrivains, baroudeurs, peintres, philosophes et penseurs de tous les temps qui l’accompagnent et le soutiennent.  Ces artistes qu’il liste et célèbre sont ceux que la société a marginalisés, ceux qu’on a l’habitude de voir comme sales, fous, dingues, honteux. Pourtant, si leurs histoires finissent mal, le récit de celles-ci les élève et nous berce.

 

Ce « militant du minuscule » nous livre les histoires de compagnons de l’imagination qui ont pourtant bien existé.  Dans des textes courts il nous présente des vies, des caractères, des personnalités qui sont comme une rencontre. On se fait de nouveaux amis à la lecture d’une lettre, d’un dialogue, d’un périple. La tonalité, le rythme, l’humour, la violence ou la tristesse s’allient à l’identité du vagabond décrit. Ainsi, un texte peut aussi bien débuter en affirmant que « la nuit gueule dans ton ventre, c’est Screamin’ Jay Hawkins », que  « Dan Fante est un putain d’écrivain » ou encore que « Quand Karen Dalton chante on dirait que les orages font l’amour ».

Des voix nous font frissonner alors même qu’on ne les a encore jamais entendues. Des vies nous touchent et c’est un peu comme si on les connaissait déjà, au fond. Ça donne soif de les découvrir mieux, ces clochards. On part fouiller dans les livres et sur internet, avide de mots, d’images, de sonorités, de témoignages. On découvre alors beaucoup d’humanité et il est émouvant de compléter la rencontre par plus de contenus et de recherches.

Sur les 76 compagnons du palmarès personnel de Thomas Vinau, on ne comptabilise malheureusement que 4 femmes :Elisabeth Cotten, Karen Dalton, Billie Holliday et Elsa Von Freytag-Loringhoven. Trois chanteuses et une sculptrice, force inouïe et misère douloureuse. On espère qu’à l’avenir il y aura plus de sauveuses dans le cœur des poètes. On regrette également une surreprésentation des États Unis dans les portraits proposés, mais on salue la capacité de l’auteur à sortir de dessous les ponts certaines personnalités jusqu’ici inconnues et dont la rencontre nous permet de voir le monde autrement.

Thomas Vinau rétablit la justice en pointant la beauté de ces génies qui ont mal fini, qui se sont perdus sur les routes sombres et qui ont tout simplement eu moins de chances que d’autres dans la vie. Les voilà maintenant à leur place, devenus des poèmes qui chantent, qui parfois même hurlent, et que l’on entend encore. Ils sont devenus des injections de courage et d’amour dans un livre à l’épaisse couverture. Si l’on avait pu les croire petits, leur grandeur est ici acceptée et nous sauve lors des nuits où le sommeil ne vient pas.

Pour aller plus loin, quelques exemples de magnifiques clochards et clochardes :

Daniel Johnston

Karen Dalton

Nicolas Bouvier

Tiny Tim

Miroslav Tichy

Gonjasufi

George Perros

Jean Claude Pirotte

Elisabeth Cotten

Gil Scott-Heron

Meltem Pichonnat

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