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Dites-leur que je suis comme elles

Trois livres, trois écrivaines et trois muses à la fois. En écrivant sur elles-mêmes, elles écrivent sur le monde et sur les autres. Non pas en se regardant mais en s’ouvrant au lecteur, à celui qui veut bien entendre leur histoire.

Joli triptyque littéraire et féminin de ces dernières années. Au menu :

Un roman : Americanah de Chimananda Ngozi Adichie aux éditions The Fourth Estate (Londres) 2013

« En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d’avoir cessé d’être noire. » Ifemelu quitte le Nigéria pour aller faire ses études à Philadelphie. (…) Comment rester soi lorsqu’on change de continent, lorsque soudainement la couleur de votre peau prend un sens et une importance que vous ne lui aviez jamais donnés ?

Un recueil d’essais : Not that kind of girl de Lena Dunham, aux éditions The Fourth Estate 2014 Les mémoires de Lena Dunham, divisées en cinq parties traitant de l’éducation, de l’amitié, ou encore du travail.

Un recueil de poèmes : milk and honey de Rupi Kaur. L’auteur traite en vers libres de ses vingt-et-une premières années, du rapport à soi et à autrui.

Vous avez peut-être entendu parler de ces auteurs. Lena Dunham est créatrice et actrice de la série HBO Girls, Rupi Kaur a d’abord publié ses poèmes sur Instagram, et Chimananda Ngozi Adichie a présenté le Ted Talk « We should all be feminists » Ces trois productions médiatiques ont eu un succès incroyable, ce qui a permis à ces jeunes femmes de gagner en notoriété et en légitimité.

Les mots doux

Chaque auteur a son style particulier, qui devient vite reconnaissable au bout de quelques pages. Lena Dunham nous livre ses secrets les plus intimes, comme une bonne copine pleine d’autodérision, mais sa plume fait honneur à son diplôme d’écriture d’Oberlin. Lena Dunham sait nous faire rire de tout, quitte à nous mettre mal à l’aise, comme lors du récit d’un viol. La jeune femme a voulu raconter son agression comme elle l’a vécue : rendue amorphe par la zone grise du consentement, n’ayant pour défense que l’humour contre la honte et le traumatisme.

Rupi Kaur nous berce de ses vers libres. Toute ponctuation et versification sont exclues, donnant l’impression au lecteur d’avoir pénétré le domaine secret et sacré des pensées de l’auteur. Les mots sont lourds de sens bien que le recueil, court et aéré, se lise en un clin d’œil. Les dessins illustrent à merveille le propos, et le tout fonctionne comme un remède à la dépréciation de soi et au blues. La forme compacte des poèmes, qui n’est pas sans rappeler celle des haikus, leur donne alors encore plus de force.

 

Le roman de Chimananda Ngozi Adichie, bien que plus classique dans la forme, est néanmoins surprenant, grâce à l’insertion d’articles de blog écrits par Ifemelu, et de par la beauté de la langue anglaise telle qu’elle est parlée au Nigéria. De nombreuses réflexions sur la langue sont d’ailleurs présentes dans le livre : les personnages se désolent de la manière dont les Américains bafouent leur héritage linguistique, mâchent leurs mots et souffrent d’une certaine pauvreté lexicale. S’en distinguant magistralement, l’auteur utilise un vocabulaire merveilleusement riche, et, comme en lisant Proust, il m’est arrivé de relire un passage plusieurs fois tant sa justesse exigeait qu’on s’y attarde.

« Your body is a temple »

De nombreux sujets sont abordés par ces trois livres, mais la question du corps est prédominante. Le corps porte l’identité, telle qu’elle est perçue par soi et par autrui. Il porte l’estime de soi, il explique à lui seul pourquoi l’un sera victime de racisme tandis que l’autre subira une agression sexuelle. Les trois auteurs ont compris l’importance du corps dans les rapports sociaux et lui donnent la place qu’il mérite. Lorsqu’Ifemelu cesse de s’américaniser et décide de revendiquer son identiténigérienne, elle adopte le nappy hair. Lorsqu’elle quitte son petit ami, elle se demande si elle peut être attirée sexuellement par un corps blanc, suggérant ainsi que l’attirance sexuelle est aussi construite socialement. Elle se trouve maigre au Nigéria et grosse aux Etats-Unis, sans changer de poids.

Rupi Kaur fait l’éloge du corps d’une manière qui peut paraître moins convaincante car plus universaliste. Il s’agit d’aimer son corps dans l’absolu, de considérer qu’il est unique et donc exceptionnel, un raisonnement qui requiert plus de force mentale pour être efficace. Enfin, Lena Dunham offre la synthèse de ces deux approches. Elle ne fait pas l’éloge de son corps, mais estime qu’elle doit faire avec et donc ne veut pas perdre son temps à complexer. Ce pragmatisme corporel lui permet de raconter avec une générosité et une honnêteté rares ses expériences sexuelles, plus souvent gênantes que convaincantes. Rupi, Lena et Chimananda nous disent en cœur que nous sommes comme elles.

Léna El Shérif

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