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Don Juan au féminin

Don Juan : le mythe d’un homme multipliant les conquêtes, refusant de se plier aux contraintes amoureuses, sociales et familiales. Une figure séductrice traditionnellement masculine. Un comportement tendant à être valorisé pour les hommes mais bien moins pour les femmes. Le pari d’Emmanuelle Erambert-Dupuy est venu de cette idée : féminiser la célèbre pièce de Molière, inverser les genres de tous les personnages. Représenter enfin une figure de séductrice au théâtre, elles qui semblent en avoir été oubliées.

Du refus des normes sociales de Molière à la subversion des représentations de genre stéréotypées

La metteuse en scène, en inversant le genre de tous les personnages, reste dans la veine et dans l’esprit transgressif de Molière lorsqu’il a écrit cette pièce.  La pièce enfreignait déjà les règles et obligations morales lorsqu’elle a été créée puisqu’elle mettait en scène une sexualité libre opposée aux normes de l’époque. Le mariage est remis en question, le héros choisis de transgresser cette norme imposée à l’époque. Le héros, Don Juan, choisit par ailleurs dans la pièce de Molière de s’affranchir de l’autorité familiale, entrant en opposition avec son père. Mais la transgression se trouve également dans la forme même du texte. Ainsi, Molière choisit de transgresser les règles formelles du théâtre classique : la pièce ne respecte pas la règle des trois unités, est écrite en prose, est une comédie qui se finit mal, et mélange les registres, passant du tragique, au comique.

Avec l’adaptation féminine d’Emmanuelle Erambert-Dupuy du Don Juan de Molière, la pièce originellement transgressive devient subversive : elle renverse les idées reçues, principalement autour des questions de féminité et de masculinité. Elle remet en cause les représentations genrées de la société, et notamment le mythe de l’homme séducteur. Choisir de représenter une version miroir de Don Juan permet au spectateur de se poser des questions sur ses propres représentations et sur sa perception de la société. La pièce s’inscrit donc aussi dans une réflexion autour des caractéristiques supposées innées de ce qui s’avère en fait être un sexe social, construit autour de caractéristiques transmises dès l’enfance. Don Juane est avant tout une invitation à la réflexion … qui ne tombe pas dans le binaire et qui n’impose aucune vision figée puisque Don Juane meurt à la fin et son idéal de vie est donc lui-même remis en question.

 

 

L’éclat et la créativité d’une jeune troupe

Les stéréotypes de genre sont balayés avec finesse et brio par une troupe de jeunes acteurs débordant d’énergie. Une vitalité incroyable se dégage de chacune des scènes de la pièce et est transmise aux spectateurs.

Impétueuse, jeune, insolente, dominatrice, insouciante, l’actrice Garance Dupuy assume brillamment le rôle de Don Juane. Son intonation, ses attitudes, sa nudité provocatrice, tout chez elle colle au rôle d’une Don Juane qui ne souhaite rien d’autre qu’avoir le monde à ses pieds, et satisfaire le moindre de ses désirs. Du début à la fin, elle séduit puis se débarrasse de ses prétendants, tente de contourner toutes les contraintes qui se mettent en travers de son chemin, jusqu’à la mort elle-même, ne perdant à aucun moment une miette de son entrain et de son envie de vivre débordante.

Les passages dansés et chantés contribuent aussi à faire de cette pièce une ode à l’amour, à la jeunesse et à la vie pleinement vécue.  Ces interludes musicales permettent de faire des pauses dans l’histoire, de lier les différentes scènes. À l’image de la pièce dans son ensemble, certaines interludes sont comiques, d’autres sont plus émouvantes et certaines sont même effrayantes -de nombreux spectateurs et spectatrices n’ont pas pu retenir un sursaut d’effroi lors de l’arrivée de la statue vivante, à la fin de la pièce-.

 

Du théâtre Darius Milhaud en route vers le festival d’Avignon

La salle du théâtre Darius Milhaud où j’ai pu assister à la pièce est une très petite salle, très intimiste. Ce dispositif enclenche une connexion très forte entre les spectateurs et les acteurs, rendant le moment encore plus intense. Les spectateurs rentrent dans l’intimité de Don Juane, sont entrainés avec elle au cœur de sa vie trépidante, la suivent dans chacun des rebondissement de son histoire. Le quatrième mur semble presque brisé par la configuration de la salle. Les représentations au théâtre Darius Milhaud sont terminées mais tout espoir d’assister à cette pièce exceptionnelle n’est pas perdue puisque la troupe se produit au festival d’Avignon ! Si vous avez la chance d’y passer, ne manquez pas cette rencontre prodigieuse avec une Don Juane des temps modernes.

 Laure Brethous

Crédits photos :

Placeminute / ticketac / digitick

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