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Drexciya, ou la symbolique musicale au service du combat politique

Dans les années 1990, la musique électronique voit se développer en son sein des revendications politiques fortes incarnées par des individus mystérieux qui ont souvent recourt à l’anonymat et diffusent leur art dans les milieux underground, comme Underground Resistance et Basic Channel. Le duo de Detroit Drexciya, actif de 1989 à 2002, est une des figures les plus symptomatiques de ce phénomène. Par le biais d’une électro hybridée à la techno industrielle des années 1980, James Stinson et Gerald Donald ont créé un univers riche regorgeant de symboles politiquement chargés,  renouvelant l’engagement politique par la musique.

BUBBLE METROPOLIS

À travers leurs visuels, les titres de leurs albums, EP et morceaux, les notes qui y étaient insérées et les enregistrements vocaux intégrés à leur musique, le duo a forgé un véritable mythe. On y découvre une mystérieuse cité sous-marine située quelque part au fond de l’océan Atlantique, Drexciya, peuplée d’êtres amphibies. Né.e.s sous l’eau du ventre des esclaves jetées dans la mer pendant la Traite trans-atlantique lors des tempêtes pour faciliter la navigation, ils et elles ont créé une société nouvelle, libéré.e.s des chaînes de l’esclavage. Eloigné.e.s du système qui les aliénait, ces personnages ont construit un anti-monde, une utopie dans laquelle ils se sont organisés librement. Le mythe va même plus loin. En effet, non content.e.s d’avoir développé une société égalitariste, les Drexciyans décident de partir à la reconquête du monde extérieur dominé par leurs anciens oppresseurs. Ayant développé une technologie avancée dans leur Atlantide, ils parviennent rapidement à les vaincre et finissent par s’installer dans l’espace, loin des considérations terrestres.

extrait du court métrage Black Atlantis produit par Ayesha Hameed et Tom Hirst, 2016.

C’est donc cette histoire que les titres des morceaux du duo de Détroit tissent, tout en laissant une large part d’imagination à celui ou celle qui les découvre. Ainsi, leur premier EP « Deep Sea Dweller » sorti en 1992 contient les titres « Sea Quake », « Nautilus 12 », « Depressurization », et « Sea Snake », de quoi stimuler des images diverses et étranges dans nos esprits. De nombreux titres marquent également l’aspect futuriste de leur univers (comme « Aquatic Bata Particles » issu de leur EP « Molecular Enhancement » sorti en 1994). L’aspect politique est uniquement suggéré (« Universel Element », « Running Out Of Space », « Surface Terrestrial Colonization », 1999), mais sous-tend l’ensemble de l’univers. Leur force est peut-être d’avoir construit un monde aussi polysémique, et d’avoir réussi à raconter à travers leur musique, et ce au fur et à mesure de leur carrière musicale, une réelle progression des Drexciyans. En quittant leur monde idéal sous-marin (« Deep Sea Dweller », 1992) pour finalement finir dans l’espace, « 700 Million Light Years From Earth » (titre issu de leur dernier album, « Grava 4 », 2002), ils parviennent à une libération spirituelle totale. Pourtant, ce discours optimiste se superpose à des éléments plus sombres : même aux étapes les plus avancées de leur libération, les Drexciyans se voient rattaché.e.s à leur lieu d’origine, l’océan, si bien que ce dernier est un motif constant dans l’ensemble de l’oeuvre du duo. Ce faisant, James Stinson et Gerald Donald font sûrement référence à leur ville, Détroit, dans laquelle la ghettoïsation était forte, stigmatisant les populations noires qui y habitaient.

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Si ce duo a une image aussi mystérieuse et authentique encore aujourd’hui, c’est sûrement en raison de ce mythe, qui s’inscrit profondément dans la lutte pour les droits civiques des Afro-Américain.e.s en lui empruntant de nombreux éléments.

En 1993, le penseur Afro-Américain Paul Gilroy publie The Black Atlantic, Modernity and Double-Consciousness, en revendiquant l’existence d’une identité noire pan-africaine, transnationale et transethnique, qu’il identifie à une « Black Atlantic », ce qui correspond largement au mythe drexciyan. En effet, en développant une Atlantide noire dans la zone du commerce triangulaire, Drexciya affirme le rôle qu’a pu avoir l’esclavage dans la construction de l’identité noire. D’autre part, la chronologie proposée par Paul Gilroy pour analyser la construction d’une telle culture ressemble à celle des aventures des Drexciyans : luttes contre l’esclavage, luttes des populations noires libres des pays industrialisés, et recherche d’un espace culturel autonome. Cette idée d’une culture noire a une longue histoire, et a été construite progressivement par de nombreux penseurs comme Marcus Garvey, Paulette Nardal, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Frantz Fanon, et même dans une certaine mesure Malcolm X – qui ne renierait pas le côté révolutionnaire des Drexciyans. En continuité avec ces penseurs, le mythe Drexciya affirme donc la nécessité de transcender les structures étatiques et revendique une identité noire propre.

Le mythe drexciyan s’inscrit également dans un courant de la lutte anti-raciste né des années 1990 : l’Afrofuturisme. Ce mouvement intellectuel et artistique lie les expériences communes des Afro-descendant.e.s à des rêves technologiques, empruntant à la science fiction, la fantasy ou le réalisme magique, comme dans les œuvres de Samuel R. Delany et Octavia Butler, Jean-Michel Basquiat ou encore Sun Ra. Déjà dans les années 1970, le groupe Parliament-Funkadelic avait pu développer un univers inspirant pour Drexciya : le morceau Deep (1978) raconte notamment comment les citoyen.ne.s d’une Atlantide noire font remonter leurs habitations au-dessus du niveau de l’océan en dansant (côté Funk oblige).

Birth of New Life ;

Ainsi, Drexciya s’est largement inscrit dans une lutte anti-raciste contemporaine en utilisant l’esthétique et en produisant une œuvre avant-gardiste intemporelle. De plus, leur musique, qu’il faudrait également analyser longuement, s’accorde parfaitement à leur message politique en transmettant une pluralité d’émotions comme la colère, l’énergie, la tristesse, la joie, la mélancolie, et l’espoir.

Aujourd’hui, la catastrophe humaine que produit la crise migratoire incite plusieurs producteurs à réutiliser l’océan comme symbole tragique. C’est le cas de l’Afro-américain Fofana qui, avec son titre « Lampedusa », fait référence à l’île italienne qui est l’un des points d’entrée centraux des réfugiés en Europe. Cependant, les mers et océans, dans la mesure où ils sont encore relativement inexplorés, sont de parfaits écrins à utopies, ce qui assure peut-être au mythe Drexciya une certaine intemporalité.

Lamin Fofana – Lampedusa :

DREXCIYA Simon Rittmeier, 2012

Bibliographie

–     Anonyme, « Don’t Be Afraid of Evolution », Drexciya Research Lab, 2006. URL : http://www.freewebs.com/drexciyaresearchlab/drexciya19921999.htm

–     ESHUN Kodwo, « Drexciya : Fear of a Wet Planet », The Wire, n°167, 1998. URL : https://web.archive.org/web/20120311014922/https://www.thewire.co.uk/articles/123/

–     GASKINS Nettrice, « Deep Sea Dwellers : Drexciya and the Sonic Third Space », Shima Journal, 2016. URL : http://shimajournal.org/issues/v10n2/h.-Gaskins-Shima-v10n2.pdf

–     HAMEED Ayesha, « The Black Atlantis and Walter Benjamin », Pan African Space Station, 2015. URL : https://www.mixcloud.com/chimurenga/the-black-atlantis-ayesha-hameed/

–     IVERS Brandon, « Deep Inside : Drexciya ‘Journey of the Deep Sea Dweller II’ », XLR8R, 2012. URL : https://www.xlr8r.com/features/2012/06/deep-inside-drexciya-journey-of-the-deep-sea-dweller-ii/

–     SHERBURNE Philip, « Drexciya, Lamin Fofana, and What Techno Can Teach Us About the Migrant Crisis », Pitchfork, 2015. URL : https://pitchfork.com/thepitch/863-drexciya-lamin-fofana-and-what-techno-can-teach-us-about-the-migrant-crisis/

–     Stephen, « Grava 4 », Drexciya Research Lab, 2005. URL : http://drexciyaresearchlab.blogspot.jp/2005/09/grava-4.html

–     Page Discogs de Drexciya : https://www.discogs.com/fr/artist/1172-Drexciya

Yohan Cambet Petit Jean

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