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Du théâtre à la radio ?

Au risque de réveiller les traumatismes de certains, je fais partie des khâgneux qui ont étudié Bérénice, de Racine, au cours de l’année dernière. Alors syndrome de Stockholm oblige, lorsque la Comédie-Française a annoncé qu’elle réciterait la pièce à la Maison de la Radio, il m’a paru inconcevable de ne pas prendre de billet. Mais en fait, le théâtre à la radio, ça donne quoi ?

C’est par une froide soirée d’octobre que je traverse le pont Bir Hakeim, avec à ma droite la Tour Eiffel toute scintillante. Là où certains décident de passer Halloween dans un bar ou un cinéma, le hasard du calendrier me fait me rendre à Radio France, et plus précisément dans le studio 104, où a lieu ce soir la lecture de la pièce Bérénice par des acteurs de la Comédie-Française.

Racine est probablement le meilleur pour raconter l’intrigue de sa pièce : « Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. » Bérénice, c’est un OLNI (ouvrage littéraire non identifié) de la tragédie classique : aucune intervention du divin pour maudire ou sauver les personnages, et aucune mort sanglante à la fin. La pièce toute entière repose sur l’incapacité de dire pour un homme, Titus, et sur la difficulté de choisir entre deux aspirations tout aussi nobles l’une que l’autre : aimer ou gouverner.

J’ai pris les places un peu au hasard, pour tout dire. Le théâtre, je vois bien ce que c’est, pareil pour la radio, mais l’un et l’autre me paraissent tout de même très éloignés. Du coup, il me semble étrange de pouvoir mélanger les deux.

À ma surprise, le studio est vraiment grand : on doit être une bonne centaine, tous assis devant la scène. Celle-ci se compose d’un grand espace délimité par un tapis, sur lequel reposent cinq micros à pieds avec des pupitres. À droite, quatre sièges et des instruments de musique assez curieux. Au fond, des gradins vides, habituellement réservés aux choristes. La lumière est assez douce, tamisée, et il n’y a pas de décor.

Blandine Masson et Eric Ruf, respectivement directrice de la fiction sur France Culture et administrateur général de la Comédie-Française (rien que ça !) viennent nous présenter la soirée. Je comprends mieux la démarche de ces deux institutions. Elles n’en sont d’ailleurs pas à leur coup d’essai puisqu’elles ont commencé leur collaboration sur un cycle Racine il y a un an. Selon Eric Ruf, l’enregistrement de la pièce ainsi présenté au public est une façon de se trouver à l’exact croisement entre le plaisir littéraire du texte et l’incarnation dudit texte par le comédien. On comprend vite que nous sommes face à un hybride, et il me tarde de voir le résultat.

Justement, la lecture commence. Et je me prends une claque.

Racine, déjà, de base, c’est de l’or en barre. Peut-être est-ce dû à un intérêt exacerbé pour les alexandrins, mais je trouve que Bérénice est une pièce très musicale, et réellement virtuose sur le plan du texte seul.

Ensuite, des alexandrins lus par des professionnels, ça, c’est un plaisir que personne ne devrait bouder. Il est assez amusant d’être témoin, par cette lecture, du choc des générations entre acteurs : les plus jeunes des comédiens enjambent la majorité des vers, là où les vétérans des planches insistent plus volontiers sur les rimes.

Et des acteurs, parlons-en. Je suis bien forcée d’employer le terme « acteurs », car ils ne sont pas de simples lecteurs, ce soir, au studio 104. Même s’il n’y a pas de décor, on observe une certaine scénographie : les acteurs présents dans la scène sont face aux micros tandis que les autres sont assis à l’arrière, sur les gradins. Lors des scènes où seuls les nobles parlent, leurs confidents sont en retrait, mais debout quand-même. Et bien que le micro soit la contrainte principale des comédiens, ceux-ci ne peuvent définitivement pas tenir en place : Eric Génovèse en Titus, par exemple, bouge énormément en même temps que le personnage s’agite. Et que dire de Clotilde de Bayser, alias Bérénice, qui pleure même lors de l’acmé de la tragédie ?

Les performances des acteurs sont accompagnées par trois musiciens avec des percussions, une viole de gambe et un luth, puis une chanteuse lyrique plonge le tout dans une ambiance à la fois orientale et tourmentée. Je comprends mieux Eric Ruf, qui disait que l’absence de décor accompagnée par la musique est une porte ouverte à l’imaginaire des auditeurs.

En définitive, je dois bien admettre que j’ai été emballée par ce que j’ai vu et entendu. Les comédiens ont une présence incroyable, surtout lorsque l’on constate que tout ou presque repose sur leurs seules voix. Mon coup de cœur : Clément Hervieu-Léger, qui nous offre l’Antiochus le plus choupinou du monde (là où d’ordinaire, le personnage est joué par des acteurs plus âgés). Après l’avoir pourtant longuement étudiée, j’ai eu la réelle impression de redécouvrir la pièce et même, probablement, de me réconcilier avec elle.

Chloé GRONOSTAJ

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