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Et Swann s’inclina poliment… au Théâtre de Belleville

Il s’inclina « pour faire partie du petit « noyau », du « petit groupe », du « petit clan » des Verdurin ». Dans cette mise en scène du roman de Proust Un Amour de Swann, Nicolas Zerzenbaum insiste sur le caractère étouffant de la petite société de Madame Verdurin. Ce salon empreint de bêtise et mauvaise foi devient peu à peu le théâtre d’une passion dévorante. Charles Swann, riche financier, s’éprend d’Odette de Crécy. Le public s’installe, Madame Verdurin et le peintre Elistir nous observent, Odette est recroquevillée dans l’angle obscur du plateau. C’est dans ce décor singulier que s’engagent les amours capricieux de Swann. La petite fable cruelle de Proust se déroule ici dans une temporalité floue, épouse l’humeur changeante du héros.

    La pièce se distingue d’emblée par une scénographie subtile et fringante. Le personnage de Swann se confond avec le public. On ne l’entend pas, mais on le devine. Il s’incline poliment, se plie aux mondanités, aux bavardages hypocrites. Ce dispositif est d’autant plus cruel qu’il écarte le héros du plateau. Swann devient ainsi spectateur de son propre tourment. Les premières images de la pièce sont frappantes. Une rangée d’orchidées borde le coin du plateau. Les néons placés autour cernent le jardin d’Odette, leurs couleurs varient et transforment l’espace au gré des fantasmes. Cette image fait écho à la rencontre amoureuse de Swann et Odette. Quand il l’aperçoit, la jeune femme tient un bouquet de Catleyas à la main.

 

  Un Elistir en t-shirt, stan smith et une Verdurin en collant résille. Pas de doute. La mise en scène se veut fraiche et contemporaine. La petite sonate de Vinteuil introduit dès le début une comédie musicale à la fois triste et frivole. Les acteurs se déclinent chanteurs, musiciens, danseurs, jouent avec le texte. Dans cet ensemble hétéroclite, Odette apparait dans toutes ses facettes : sotte et mondaine, puis troublante, sensuelle. La pièce se lance toutefois des défis audacieux. Odette danse à demi-nue sur son estrade, faisant ainsi ressortir son charme et son caractère érotique. Ses mouvements lascifs tranchent avec l’univers plus feutré des romans de Proust, ses jeux d’images, ses métaphores savoureuses.

    Toute la dynamique de la pièce repose sur un double jeu. Le spectacle jongle entre le drame amoureux et la critique d’un monde dicté par les ambitions individuelles. Mme Verdurin, féroce et arriviste, en est à la fois le porte-parole et la cible. Cela dit, le volet satirique de la pièce est peu convaincant. On pense à l’épisode du jeu « Belle époque ». Madame Verdurin entraine les personnages dans une sorte de Monopoly où s’affrontent riches et pauvres, Capital et Travail. Le propos s’égare dans des considérations générales, très éloignées de la délicatesse proustienne. Est-il seulement possible de rester fidèle à l’univers du romancier ? Jakobson1 s’interroge sur le bien-fondé d’une telle conversion. La mise en scène d’un roman suppose un parti pris, des choix, des ajouts. Reste à savoir si cette « transmutation » altère le sens ou au contraire enrichit l’interprétation de l’œuvre.

  1.  JAKOBSON, Essai de linguistique générale.

Béryl de Francqueville

Informations pratiques : Jusqu’au 3 décembre au théâtre de Belleville.

Crédits photos : www.theatredebelleville.com ©Camille Morhange

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