Inklassable

Ex Anima, ultime création du théâtre équestre Zingaro : des chevaux (et des hommes ?)

Le Bourget-du-Lac, un mardi du mois de mai, c’est surtout des corps qui sont allongés, alanguis, assis, reposés sur la plage de petits galets et le ponton qui avance sur la jetée. Quand on peut s’assoir en terrasse, qu’on trouve une place dans le seul bar installé sur des pilotis au-dessus du lac, on peut tous les voir. C’est beaucoup de jeunes filles et de garçons, qui jouent à se faire peur, à se jeter dans le lac les uns les autres, se courir après au mépris des avertissements, sur les planches qui forment le ponton. A plonger puis remonter, le souffle un peu coupé et enfin trouver un moment de paix, à l’écart des autres, où le soleil pourra nous réchauffer un peu, trop vite, et puis on sera vite de retour dans l’eau. Mais ce sont aussi des gens plus âgés, qui portent des maillots de bain un peu improbables qui font sourire, des familles à bord de pédalos qui naviguent doucement sur le lac, ou qui organisent un pique-nique sur les pelouses qui bordent la plage.

Image d’artistikrezo.com

            Et moi, du haut de mon perchoir, en train de siroter un diabolo-grenadine, je me retrouve très vite dans la position d’un spectateur, un peu caché derrière ses lunettes de soleil, derrière son air de ne pas manger de ce pain, faussement détaché. Et pourtant, tout chez ces gens que je ne connais pas m’intéresse, parce que soudainement extraite de ma petite routine pour moins d’une journée, je me trouve comme magiquement transportée dans cet endroit qui me donne l’impression d’être loin de tout. La grandeur du paysage qui m’entoure, sa force brute et naturelle, appelle la vie dans ce qu’elle a de plus simple. C’est l’eau, c’est l’air, c’est cette atmosphère particulière, qui n’est pas celle des vacances, mais plutôt d’un hors temps flottant.

            Mais ce qui empêche de vraiment se prélasser doucement au soleil comme dans une station balnéaire ordinaire, c’est la présence impossible à ignorer de ce grand chapiteau noir en face de la plage. Structure étrange, qui détonne avec la simplicité du paysage du Bourget, nouvelle montagne (ou petite colline) qui aurait poussé soudainement dans la vallée. Impossible de deviner ce qui va s’y dérouler, ce n’est ni une salle de spectacle, ni le chapiteau coloré d’un cirque itinérant, et le noir monochrome de la toile semble évoquer le lieu d’un délire spectaculaire effrayant, quelque chose duquel on n’aurait pas idée, d’un peu mystique et d’effrayant. Et c’est seulement en observant, que l’on peut voir peint en jaune, discrètement, sur l’un des côtés de la structure, un satyre accompagné de ce nom : Zingaro.

            Toujours à l’ombre de mon parasol sur la terrasse, l’heure tourne : déjà là depuis quelques heures, arrivée en début d’après-midi, je vois la plage doucement se dépeupler, le vent souffle. Une fine pluie commence à chasser doucement les familles des pelouses, puis les adolescents sur le ponton, puis ce jeune homme qui jouait de la guitare au bord de l’eau, et ce couple qui se protégeait à l’ombre d’un arbre. A mon tour alors de descendre de mon promontoire, les grilles qui entouraient le chapiteau viennent de s’ouvrir, et je vais me réfugier du vent maintenant déchainé sous une des grandes tentes installées à côté du chapiteau. Tout le monde est là, protégeant ses yeux de la poussière au sol qui s’envole furieusement, et alors que toute la journée avait été d’une tranquillité reposante, le soir tombe et avec lui tout semble se déchainer.

            Juste avant de rentrer dans le chapiteau, le tonnerre gronde et un éclair claque sèchement dans le ciel non loin de nous, alors même que, essayant de trouver ma place dans l’obscurité des gradins, le son extérieur est déjà redoublé par celui de l’intérieur. C’est un petit groupe de musiciens, assis dans une loge aménagée dans les gradins qui font retentir avec leurs tambours, à intervalles réguliers, un grand bruit sourd. Correspondance déroutante, le spectacle aurait-il déjà commencé à l’extérieur ?

 

Image d’artistikrezo.com

            Assise tout en haut des gradins, j’attends avec impatience l’entrée des acteurs, sur cette scène dont la forme est indiquée par la lumière de bougies disposées en cercle. Apparaissent, au moment où la lumière faiblit, une dizaine de chevaux qui étaient déjà présents, alors même que nous nous installions, cachés par l’obscurité protégeant la scène qui est comme creusée, seuls, sans présence humaine. Illuminés par des faisceaux de lumière blanche au niveau du sol, qui s’allument et s’éteignent tour à tour, on ne distingue au départ que les pattes, les sabots, le bas du ventre, et le sable au sol, d’où s’échappe pendant tout le spectacle une fumée ajoutant à l’imagerie simple et mystérieuse du spectacle.

            Tout est déjà annoncé dans la première scène de ce que Bartabas présente comme sa dernière création : la piste devient le lieu des chevaux, qui sont laissés libres, et leurs interactions, imprévisibles et changeantes, sont l’espace même du théâtre, représentation – plus que jamais – vivante. Exit les numéros colorés, amusants ou même impressionnants : le spectaculaire ne réside plus dans une satisfaction immédiate et évidente des attentes du spectateur, mais au contraire, dans l’attention qu’il portera ou non à l’animal, une attention qui exige de la concentration, de la patience même. Sublimé par la lumière, souvent blanche, parfois bleue, le cheval est au coeur du spectacle dans ce qu’il a de plus organique, de plus simple.

            La beauté émerge non pas des décors ou des costumes, comme ce fut le cas dans de précédents spectacles, mais de l’animalité, de la musculature des chevaux, de leur poil qui luit sous la lumière des spots, leur nervosité, leur imprévisibilité, leur façon de se mouvoir, de se mordre, parfois aussi de refuser d’exécuter certaines actions, d’être sur scène dans une présence immobile. Le roulement des tambours accompagne le roulement de leurs muscles lorsqu’ils se décident à galoper, et le bruit de la pluie à l’extérieur, qui frappe sur le chapiteau pendant tout le spectacle redouble celui de la pluie créée par les musiciens sur la scène. Au milieu du spectacle un pur-sang blanc traverse la piste d’un bout à l’autre, guidé par la lumière blanche au sol qui lui ouvre presque un chemin, animal fier et rapide, comme une apparition, et donné à voir à nous, spectateur, dans ce qu’il a de plus sauvage, de plus insaisissable.

            Le spectacle se clôt sur l’image en miroir de la première scène, rendue encore plus troublante : dans la lumière bleue, ce ne sont plus les animaux que nous voyons sur scène, mais des hommes et des femmes, habillés tout de noir, qui se déplacent sur le sable et reproduisent comme dans une sorte de chorégraphie tranquille, les mouvements des animaux que nous venons de voir pendant presque deux heures. Certains grattent le sol de leurs pieds, se roulent puis s’asseyent au sol … Construit comme une boucle, le spectacle revient donc à son point de départ, pour questionner de façon encore plus claire le rapport complexe qu’il est possible ou non de tisser avec ces chevaux, alors même que l’on s’interroge sur cette revendication de totale liberté qu’ont les animaux en scène, au sein d’une représentation qui reste précisément réglée dans ses grandes lignes.

            En sortant, en tout cas, on retrouve la pluie qui se fait beaucoup plus fine, et quittant le lieu du chapiteau pour regagner la voiture et rentrer chez soi, on se dira que, comme le spectacle, on a l’impression d’être pris dans un temps cyclique : l’arrivée sur les lieux, la représentation qui est devenue presque rituelle, et le départ, rituel au sein duquel la représentation se détache comme un hors temps.

 

Clara Colson

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