Inkulture

« Faire son temps », ou en faire sa lumière avec Christian Boltanski

Comment lutter contre l’oubli ? Comment faire subsister les souvenirs quand ceux-ci ne font que nous échapper, emmenés par le temps qui passe, inéluctablement ? Tant de questions auxquelles nous confronte Christian Boltanski dans son exposition « Faire son temps », au Centre Pompidou.

Avec cette rétrospective, l’artiste français nous invite à voyager à travers le temps et à s’imprégner de son monde. « Faire son temps », c’est d’abord une déambulation dans un espace-temps entièrement (re)créé par C. Boltanski, mais c’est aussi une manière pour nous, spectateurs, d’interroger notre rapport au passé et à la mémoire.

« Dis-moi, as-tu vu la lumière ? »

C’est cette phrase que le spectateur garde en mémoire à peine sorti de la rétrospective Boltanski et de l’installation Prendre la parole dans la toute dernière salle. Dès le départ, dans l’espace réservé à l’exposition, le spectateur est directement absorbé par l’ambiance inquiétante, voire oppressante, instaurée par l’artiste et l’organisation muséographique. L’éclairage est très faible, seules des ampoules électriques mettent en valeur les œuvres.

Il n’y a pas de cartel explicatif : même si le spectateur a la possibilité de se munir d’un journal de quelques pages répertoriant les œuvres, la documentation passe intentionnellement au second plan. Le public est avant tout plongé dans une exposition d’art total où se mêlent photographies, sons, images, vidéos et installations.

Le spectateur effectue une véritable déambulation à travers les différentes salles qui se succèdent. Ce parcours est signalé par l’artiste lui-même : « Départ » en néon bleu ouvre l’exposition, tandis que « Arrivée » en néon rouge la clôture. Entre les deux, chaque visiteur suit les différentes ampoules les unes après les autres. À la fois guides et symboles de vie, elles ne tiennent cependant qu’à un fil, comme l’existence de chacun. Cet objet emblématique revient souvent dans les œuvres de Boltanski. L’une d’entre elles, Le Cœur, réalisée en 2005 représente une ampoule située au milieu d’une salle sombre qui s’allume et s’éteint au rythme d’un enregistrement de battements de cœur. Un sentiment de fascination s’en dégage, mêlé à une impression d’angoisse. Le cœur est symbole de vie pour toutes les cultures, et le fait de le lier à une ampoule ne fait que renforcer sa fragilité.

Une expérience du temps au cœur de la création

Pour le spectateur, la déambulation à travers cette exposition devient une véritable traversée du temps : il marche à travers des allusions constantes à la vie et à la mort. Paradoxalement, on a pourtant une impression d’un temps suspendu. Il est difficile de garder la notion du temps de ce qui se passe à l’extérieur de l’exposition, tant on est plongé dans les œuvres et situé quelque part, dans cette constante ambivalence entre la vie et la mort.

L’œuvre Prendre la parole pose la question sur ce passage de la vie. De part et d’autre de la pièce sont situés des personnages faits de planches de bois et qui portent des manteaux et des chapeaux. Cette œuvre est interactive : dès que quelqu’un s’approche, des phrases enregistrées se déclenchent, telle que « Dis-moi, as-tu vu la lumière ? ». Ces quatre mannequins confrontent de manière frontale le spectateur sur le sens de sa propre vie, au milieu d’immenses murs composés d’archives, qui marquent le voyage de la vie d’autres centaines d’inconnus. Le spectateur a-t-il pu faire la lumière, sur son propre rapport au temps et à la vie ? Cette œuvre, à l’image de l’exposition entière, nous pose en tout cas la question.

Finalement, c’est la vie elle-même qui prend tout son sens à travers les constantes références à la mémoire de cette exposition. Cette mémoire est d’abord incarnée par celle des individus, des anonymes. Enfants, juifs déportés, victimes ou bourreaux, ils sont tous représentés dans les différentes photographies en noir et blanc présentes dans les salles. En utilisant leur portrait photographié pour faire perdurer leur mémoire malgré la mort, Boltanski confronte leur anonymat au sentiment d’unicité.

C’est aussi pour cette raison que le spectateur peut se sentir aussi concerné par cette exposition et les questions qu’elle pose. L’artiste nous invite à faire face à l’oubli et à réfléchir à notre propre relation avec le temps qui passe et la mémoire. Dans Crépuscule (2015), Boltanski a installé des ampoules allumées toutes reliées les unes aux autres. Une ampoule s’éteint chaque jour durant le temps de l’exposition. Plus le temps passe, plus la salle s’assombrit. À la fin, il ne reste que le souvenir, comme le souvenir que l’on garde de cette rétrospective lorsqu’on passe le signe « Arrivée » et que l’on retourne dans notre monde.

Alors, avant que tout ne s’éteigne, vous avez jusqu’au 16 mars pour découvrir la création de Christian Boltanski. Ne laissez-pas le temps vous dépasser…

 

Centre Pompidou, 4 rue Brantôme

Exposition « Faire son temps » jusqu’au 16 mars 2020

Tous les jours de 11h à 21h sauf le mardi

Entrée : tarif plein 14 euros, tarif réduit 11 euros

Métro : Rambuteau (ligne 11), Hôtel de Ville (lignes 1 et 11), Châtelet (lignes 1, 4, 7, 11 et 14)
RER : Châtelet Les Halles (lignes A, B, D)
Bus : 29, 38, 47, 75

Eloise Merle

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