Inklassable

Fantasme et Plaisir dans le Dernier Cinéma Porno de Paris

C’est avec fascination et appréhension que je me suis aventuré un dimanche après-midi dans le dernier cinéma pornographique de la capitale. Cette institution culturelle de l’érotisme et de la pornographie fermera ses portes d’ici un mois. En effet, à deux pas du Grand Rex se cache un autre cinéma dans une petite rue du Sentier, la devanture très basique surmontée simplement par l’enseigne ”CINEMA” en néon rose et une petite affiche signalant le nom de ce lieu : Le Beverley. Je demande tout d’abord au guichetier s’il accepte de répondre à quelques une de mes questions sur le lieu, son histoire, sa fréquentation. Mais ce dernier me répond froidement ”Non pour ça faut voir avec Maurice”. Celui-ci n’étant pas présent, je laisse mon numéro et repars frustré. ”Maurice” en l’occurrence, c’est Maurice Laroche : gérant, propriétaire, projectionniste et guichetier du Beverley depuis plus de 30 ans. Un homme anciennement ingénieur du son dans le cinéma classique, connu de tous les habitués de son cinéma, qui le décrivent comme ”extrêmement sympathique et rigolo” : je suis d’autant plus frustré de ne pas le rencontrer.

Après avoir déambulé dans le quartier sans aucune réponse à mes questions sur ce lieu, je décide finalement de prendre une place. Le guichetier se réjouit et me sourit. Le petit mot ”Mouchoirs 60 centimes” sur sa vitre me fait aussi sourire. Les projections alternent d’une semaine à l’autre entre cinéma pornographique récent et films des années 80 et 90 avec un tarif unique à 12 euros, et cette semaine-là, les années 90 sont visiblement à l’honneur. Je pousse les portes de la salle et je suis tout d’abord étonné par le nombre de personnes présentes : les 90 sièges de la salle Alain Payet (réalisateur de films pornographiques sous le pseudonyme de John Love décédé en 2007) sont presque tous pris. Je trouve un siège au bout de la quatrième rangée en gardant une place d’écart avec un homme plongé dans le film. Je regarde les têtes autour de moi, presque toutes dégarnies et couvertes de cheveux gris. La population est essentiellement masculine, même si je remarque une vieille femme assise deux rangées devant et une autre derrière. Il existe cependant des soirées couples le jeudi et le samedi, moment certainement où la population féminine est plus présente. Une fois installé j’entends toute sorte de gémissements, de bruits de ceinture et de mouvements des spectateurs contre les fauteuils. Je remarque que l’homme à ma gauche glisse au fur et à mesure sa main dans son pantalon. Je suis affreusement gêné quand je réalise que la majeure partie de la salle se masturbe.

Les 90 sièges de la salle Alain Payet.

Sur l’écran est diffusé un film des années 90 avec une image semblable à celle d’un VHS. On voit une femme et un homme allongés dans l’herbe en train de se toucher et de coucher ensemble. Le poil est abondamment présent autour des parties génitales de chacun des deux acteurs, rompant de fait avec les critères de beauté sexuelle du cinéma pornographique actuel. Le film est plutôt ridicule voire drôle, les acteurs ressemblent à des personnages d’Hélène et les Garçons. Néanmoins, la musique du film est, elle, de qualité : essentiellement du funk, ce qui renforce le caractère ridicule de la scène. Face à ce coït tournant en boucle, les va-et-vient d’hommes se tenant le pantalon en allant aux toilettes (espace de rencontre et de plaisir) sont tout aussi incessants. Au fur et à mesure, j’entends du bruit sur ma gauche et je vois qu’à l’autre bout de la rangée deux hommes d’une cinquantaine d’année (les plus jeunes spectateurs, excepté moi) se caressent. Au bout d’un moment, l’un d’eux s’agenouille la tête entre les deux jambes de l’autre : le plaisir est passé de l’écran à la salle. Les autres continuent de se masturber en regardant cette scène ou celle sur l’écran. Le film arrive à son épilogue sur le simple terme FIN, sans aucun crédit. Alors, la salle s’allume puis s’éteint assez rapidement. Personne ne bouge, on peut en fait rester pour plusieurs séances. N’ayant vu que la fin du précédent film, je suis curieux de voir ce qui suit. Tout d’abord, pas de publicité avant le lancement du film mais une simple annonce précisant que des boissons sont en vente au guichet, rappelant aussi aux spectateurs de se respecter les uns et autres pendant le film. Le nouveau film commence : ”La Comtesse est une Pute” de John Love. La musique également de qualité est produite par un certain Gary Sandeur (pseudonyme de Philippe Bréjean, compositeur pour Dalida et Hervé Villard). Je reste face à la scène d’ouverture, en somme très amusante avec des répliques drôles et incongrues : ”Je te préviens t’as deux minutes pour me faire jouir !”, suivie de : ”Une minute cinquante-huit secondes c’est très bien tu t’es surpassé.”  Après deux minutes de plus face à l’écran la salle, je me dis que c’en est trop pour moi et décide de m’en aller. Je sors de la salle le guichetier me sourit et me précise que Maurice m’appellera dans la semaine pour répondre à mes questions.

Devanture du Beverley.

Trois jours après, me revoilà au Beverley à l’heure d’ouverture. Maurice est là avec son ami Richard qui l’aide en cabine. Tous les deux répondent aux questions d’un journaliste de France Inter venu le même jour.  Maurice me serre la main mais doit apparemment faire face à un problème de son avec le film, on n’entend pas assez les cris de plaisir apparemment. Je parviens tout de même à leur poser mes questions.

Q: Est-ce que les films sont un prétexte pour faire de ce cinéma un lieu de rencontre et de plaisir ?

Richard : De plaisir oui, je comprends que vous soyez gêné, les premières fois c’est normal mais il faut comprendre qu’on vient ici avant tout pour rencontrer des gens. En fait c’est presque comme un commerce de quartier, de la même manière qu’on va au bar ou au bureau de tabac. Ici c’est un lieu de convivialité et de vie, avec un fort état d’esprit. C’est un lieu où le jugement n’existe pas, les habitués vont du balayeur à l’avocat en costard cravate et en venant ici on lui sauve sa vie de famille à cet avocat d’ailleurs !  Oh et puis  il y  a des choses formidable à dire sur ce cinéma, de ce lieu découle énormément de choses de la société… Les gens qui regardent un film c’est quoi ? C’est une projection, c’est pas le film qui fait le film, c’est nous qui le faisons à travers notre interprétation et notre réaction au film. C’est comme Hitchcock, Psychose existe parce qu’on a peur de de certaines scènes, ça existe par notre réaction, c’est pareil ici.

Maurice : Il demande quoi le petit ? Si c’est un lieu de plaisir ? Ah ! Tu sais, si tu veux connaitre le Beverley il faut aller du guichet jusqu’au ménage ! (rire)

Q: À quelques semaines de la fermeture, quel est votre état d’esprit ?

Richard : C’est un passage, c’est dommage, des fois je dis qu’on devrait classer ce cinéma, c’est une chance qui s’en va… Mais financièrement c’est dur, l’Etat nous impose une taxe de 35% sur le cinéma pornographique et quels annonceurs voudraient mettre une pub ici ?  En soit c’est tout qui s’en va, ici c’est l’esprit parisien. Ce qui a fait Paris c’est les petites dames de Pigalle, c’est bête mais c’est le cul qui a fait Paris. Mais Paris a changé, on est nostalgiques des années de la liberté il y avait de l’humour, c’est triste mais vous, vous pouvez pas faire la comparaison.

Maurice : Y a tout un esprit parisien qui disparait en même temps que nous, toute une culture véhiculée aussi bien par nous que par tous les bistrots qui étaient tenus par des Auvergnats, ils ont inspiré Audiard !  En ce sens ici on est un peu un lieu de résistance, on est restés dans l’ancien Paris et dans l’ancien porno. Prenez la rue Saint-Denis par exemple, tout y a changé. Mais moi je la connais plus cette rue, on y allait jeune pour se rincer l’œil avec les filles en corset, ça chatouillait  dans les culottes mais tout ça n’existe plus…

Richard : Le problème c’est qu’on trouve pas de successeur dans le même état d’esprit. Après la fermeture on va avoir un nouveau christ avec Maurice, il sera crucifié devant le guichet sur un X !  Sur la croix de Saint-André (rires) !

Q: Quel est votre position par rapport à l’industrie pornographique actuelle ?

Richard : Nous on fait partie de l’industrie cinématographique, y’a même un côté artisanal dans ce cinéma donc ça n’a rien à voir

Maurice: Vous savez comment je me positionne ? Par derrière ! (rire) Non mais sérieusement c’est triste parce que ça déforme tout, ça déforme le rapport avec les femmes. Le porno qu’il y a sur Internet, il est violent, déshumanisé, loin du réel. Y’a toujours un rapport de force dans le sexe, sauf ici parce que justement on veut préserver un rapport culturel à la sexualité proche de ce qui existe dans la réalité avec des films, des musiques de qualité, des histoires… En tout cas il y a un problème avec la sexualité  à cause de ces fausses représentations véhiculées aussi bien par le porno d’Internet que par les médias et la pub où tout est sexualisé. Et tout ça on peut le voir avec le comportement de certains individus, avec les histoires d’harcèlement.

Richard : Il a raison ! Si on réfléchit bien l’amour c’est quoi ? C’est un mode relationnel. Et la sexualité c’est quoi ? C’est quelque chose qui s’ajoute à ce mode pour le plaisir ! Mais toutes ces histoires d’harcèlement c’est pas la même chose, c’est toujours une histoire de rapport de forces, de pouvoir, faut pas confondre la sexualité et la sexualité de ces gens qui sont des malades.

Affiches et prospectus dans l’entrée du cinéma

En dépit de la gêne qu’on peut ressentir dans l’ambiance atypique du cinéma, Le Beverley se défend comme un lieu de rencontre et de plaisir pour les nostalgiques d’une époque lointaine. Cet espace culturel devenu un ”bastion du vieux porno” qui survivait sans aucune publicité, se plaçant ainsi en opposition aux logiques commerciales du cinéma et des médias vit aujourd’hui ses dernières heures, laissant habitués, nostalgiques et curieux à l’abandon.

Sami Zaiter

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