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FAUT-IL BRÛLER LA BANQUE DE FRANCE ? ENTRETIEN AVEC MICHEL ELTCHANINOFF

Faut-il brûler la banque de France?

Alors, non. Je préfère mettre fin au suspense tout de suite, je ne vais pas écrire un article anarchiste sur la nécessité de brûler les banques. En revanche, on peut s’intéresser de près à la « performance » de l’opposant Russe, Pavlenski qui a mis le feu à la Banque de France le 16 octobre dernier. Il est connu en Russie pour s’être cousu les lèvres lors du procès des Pussy Riot, ou encore pour avoir déclenché un incendie au siège du FSB. Afin de tenter d’analyser au mieux ce geste, j’ai interrogé Michel Eltchaninoff, rédacteur en chef de Philosophie magazine, spécialiste de la Russie, qui a notamment préfacé un livre sur « Le Cas Pavlenski ». Je vous livre notre échange.

Q: Trouvez-vous que le geste de Piotr Pavlenski s’inscrive dans la continuité de ses précédents actes provocateurs en Russie, ou qu’il marque au contraire une rupture avec ceux-ci ?

Pavlenski continue à faire de l’art politique, mais ailleurs qu’en Russie. Je m’attendais à ce qu’il fasse quelque chose en France, parce que c’est, disons, sa vocation. Je pense que personne ne l’en empêchera jamais ! Avec cet incendie symbolique de la Banque de France, il y a à la fois une continuité esthétique et une rupture idéologique. Sa dernière action en Russie avait consisté à enflammer le portail du siège du FSB à Moscou. Il avait alors publié un texte dénonçant le massacre de millions de citoyens innocents par la police politique et la domination du FSB sur la Russie actuelle — Vladimir Poutine en étant issu. D’un point de vue formel, il y a donc continuité : se faire prendre en photo devant un incendie symbolique. Mais le message est bien différent à Paris. En Russie, Pavlenski remet en cause le glamour poutinien, un idéal nationaliste et autoritaire mis en place depuis 18 ans. Ici, en tant que militant anarchiste il dénonce le pouvoir de la finance dans un régime démocratique.

 

Q: Que représente la Banque de France aux yeux de Pavlenski ?

Pavlenski rapproche le mot banque, et le mot Bastille. Il a choisi un lieu, une filiale de la Banque de France, qui se trouve tout proche de la Bastille à Paris, cadre symbolique de la Révolution française. Le nouveau pouvoir qui tient la population sous sa coupe c’est d’après lui la finance. Il a opéré le rapprochement sémiotique entre banque et Bastille. Il trouve toujours des lieux ou des dates symboliques. Quand il s’est cloué le scrotum sur la Place Rouge, c’était le jour de la fête de la police (fête russe). Ici, Pavlenski a choisi des symboles qui lui parlent en tant que Russe : la Bastille en fait partie. Mais il n’a pas attendu le 14 Juillet !

 

 Q: Pavlenski écrit d’ailleurs dans un communiqué de presse : La Banque de France a pris la place de la Bastille, les banquiers ont pris la place des monarques. (…) Que pensez-vous de cette analogie ?

Dire que la finance est un pouvoir aussi oppressif que les privilèges de l’Ancien Régime ressortit à la pensée de l’extrême-gauche. Personnellement, je ne partage pas cette analyse. Mais on peut être en désaccord intellectuel et dénoncer le fait que Pavlenski se retrouve en détention préventive pour quatre mois, de même que sa compagne. Son acte n’a mis en danger personne. Pavlenski n’a pas tenté de fuir. Il s’agit d’un geste artistique, pas d’une action terroriste ni délinquante. Je trouve que c’est une punition très exagérée, et qu’elle n’est pas à l’honneur de la démocratie française.

 Q: Dans votre préface sur Le Cas Pavlenski vous écrivez : « Pavlenski considère qu’une partie de la population est zombifiée. Alors, pour la contraindre à porter un regard sur le visible, il s’expose en pleine rue.(…) Et s’il se fait mal, c’est pour être sûr que l’indifférence ne l’emportera pas. » Est-ce que cette grille d’analyse s’applique pour sa dernière performance à Paris ?

La mise en cause du capitalisme par le fait de mettre le feu à quelque chose, n’est pas une nouveauté en France. Depuis nuit debout on trouve de nombreux actes de dégradations. On peut penser, par exemples, aux quelques voitures de police qui ont été brûlées. On est habitué à ce que l’on puisse s’attaquer aux symboles de l’Etat et du capitalisme. Mais évidemment son acte, esthétiquement et symboliquement très fort, ne laisse pas indifférent. Il suscite beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux, globalement assez indignées. Pavlenski veut choquer en Russie comme en France. Il y parvient très bien !

 Q: Que pouvez vous nous dire, enfin, sur le rôle des artistes dans l’opposition contre le pouvoir Russe ?

Les mouvements artistiques radicaux anti-poutiniens, comme les Pussy Riot, ou Pavlenski, accompagnent des mouvements de contestation en Russie. Depuis la fin des années 2000, il y a eu un geste artistique important pour dénoncer le conformisme anti-démocratique et nationaliste en Russie. Ce qui est intéressant, c’est que depuis 2017, émergent de mouvements de contestation pour dénoncer les dix-huit ans de pouvoir de Poutine. Depuis quelques mois, on voit des très jeunes gens contester le pouvoir poutinien dans les rues. On peut dire que les artistes radicaux ont joué un rôle précurseur de ce ras le bol de la jeunesse contre le pouvoir.

 

Un Grand merci à Michel Eltchaninoff, Rédacteur en chef de Philosophie Magazine, agrégé et docteur en philosophie, il est spécialisé en phénoménologie et en philosophie russe. Il a notamment publié Dostoïevski. Le roman du corps (Jérôme Millon, 2013), Dans la Tête de Vladimir Poutine (Solin/Actes Sud, 2015), Les nouveaux Dissidents (Stock, 2016) ou encore Dans la tête de Marine Le Pen (Actes Sud, 2017).

 

Julien Carrance

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