Mark-Page

Fief de David Lopez, la banlieue dans la littérature

“Je lui nique sa race au tas de ronces. Ma technique au ras du sol, c’est efficace, mais c’est un genre de technique agricole, il y a ce côté répétitif qui rappelle le travail. Du coup j’ai changé d’optique, et là je joue au samouraï. Je brandis la machette au-dessus de ma tête et j’assène des coups aux angles improbables. J’ai un enchaînement qui est une sorte de crochet uppercut, ça fait voler des branches, parfois même j’essaie de les attraper au vol quand elles retombent. Et quand j’y arrive c’est trop stylé. Par contre il ne vaut mieux pas être dans les parages.”

Là où la banlieue n’est pas tout à fait finie et où la campagne ne commence pas encore, Jonas est. Il ne vit pas, mais ne survit pas non plus. Avec sa bande de potes, ils jouent aux cartes, fument (beaucoup) et font passer le temps. Parfois, ils se décident à sortir de leur bulle pour confronter le monde extérieur, mais la plupart du temps, ils restent dans ce lieu suspendu entre ville et campagne. Tous les moyens sont bons pour tuer le temps : fumer, boire, jouer, jardiner, boxer, même faire des dictées…

Langage urbain et littérature

La première chose qui frappe dans Fief, c’est le langage. Un style défini par l’oralité, avec un langage brut, vrai, actuel. David Lopez utilise l’argot, le verlan, tout le vocabulaire urbain pour former l’imaginaire de son roman. L’auteur affirme d’ailleurs que le fief de Jonas et sa bande, c’est aussi ce langage, une identité qu’ils partagent et que rien ne peut leur enlever.

Dans une interview pour France Inter, David Lopez parle de Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, comme “le livre qui [l]’a fait entrer en littérature” et qui lui a montré qu’il était possible d’utiliser l’oralité. Dans Fief, on retrouve cette simplicité étudiée de la phrase. Au fil des pages, après un léger temps d’adaptation, on trouve peu à peu la poésie de ce langage parfois vulgaire qui est le seul capable d’illustrer les personnages du roman.

“ Les gens, quand ils me parlent de mon père, ils sont toujours si dithyrambiques que je me demande parfois comment il n’a pas eu le ballon d’or.”

La richesse du roman vient également de ce décalage entre l’oralité et la précision du vocabulaire du narrateur, ce qui donne parfois des phrases complètement décalées, associant des mots et des images de mondes diamétralement opposés. Par exemple, l’explication du Candide de Voltaire par Lahuiss, l’un des seuls de cette bande de potes à être allé au lycée :

“Les gars, j’vais vous la faire courte, mais Candide c’est l’histoire d’un p’tit bourge qui a grandi dans un château avec un maître qui lui apprend la philosophie et tout l’bordel t’as vu, avec comme idée principale que, en gros, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.”

Pour David Lopez, c’est Céline qui lui a apporté cette liberté de ton et de style. Dans Fief, le défi célinien d’une poésie des mots est réactualisé dans la mi-banlieue, mi-campagne de Jonas et sa bande. L’argot de Bardamu dans Voyage au bout de la nuit devient le verlan et le vocabulaire urbain d’aujourd’hui. Fief est une sorte d’anti-roman, qui ne cherche pas à s’embellir par de belles tournures, mais qui va droit au but, avec des phrases incisives et vraies.

Un décor qui sert d’identité aux personnages

“Fief c’est d’abord un décor”. Pour l’auteur, ce décor est celui de la banlieue périurbaine, un entre-deux géographique qui devient identitaire.

Le narrateur, Jonas, décrit sa ville en “classant” les gens par lieu d’habitation. Il y a les cités, les “Tours” et les “Bâtiments” sur la rive est. La rive ouest c’est le centre-ville, les quartiers résidentiels, le collège privé et un peu plus loin, les maisons luxueuses. A l’ouest, les “Pavillons”, des lotissements résidentiels comme celui de Jonas. Le lotissement de Jonas et de ses potes est plus proche du centre-ville, alors ils ne se sont jamais identifiés comme des mecs des “Pavillons”. Ils ne sont pas non plus des gars de “téci” des tours, ni des “bourges” qui vont au collège privé. Ils ne sont plus des enfants mais ne se sentiront jamais totalement adultes. Leur identité se résume à leur lotissement, et à leur ville. Ce flou identitaire et géographique, c’est le fief, le seul endroit où ils se sentent chez eux.

L’auteur évoque parfois dans des interviews l’image de l’aquarium. Entre le stade le dimanche, la salle de boxe, chez lui et la maison de Romain où ils fument tous, Jonas tourne en rond. Son monde se limite à cette routine, à cet espace flou qui reflète son enfermement. Il vit dans un ennui perpétuel, mais il s’amuse presque à s’ennuyer, comme le montre le premier chapitre du livre, Pablo. Les premières pages décrivent une partie de jeu de cartes entre potes qui effritent, roulent, tirent, puis “cendrent”. Fief décrit tous les petits rituels d’une routine faite pour survivre à un temps qui ne passe pas et de ces descriptions naît peu à peu une intensité. Dans un entretien avec le magazine Télérama, David Lopez explique qu’il cherche à écrire “ce qu’on fait quand on ne fait rien”. Il y parvient par un héros contemplatif, qui décrit son univers sans imposer un certain point de vue au lecteur.

 

Un anti-héros moderne, libre tant qu’il est sur son territoire

En dehors de ses potes, Jonas boxe. Il boxe même plutôt bien. Son entraîneur, Monsieur Pierrot, le pousse pourtant à se dépasser, à reprendre l’entraînement. Mais Jonas esquive autant sur le ring que dans la vie. Il ne cherche pas à se dépasser, et refuse de se donner les moyens d’avancer. Il est un personnage passif, qui ne change pas sa routine shit, cartes, potes pour essayer de sortir de ce flou. Il ne s’interroge pas sur des choix possibles, il n’en fait pas.

Le regard de Jonas est d’une très grande lucidité sur le monde extérieur mais cette lucidité n’est jamais suivie de réelles actions. Il y a comme une sorte de fatalité inscrite au plus profond de lui, qui fait qu’il ne cherche jamais à échapper à ce flou général. Il s’affiche ainsi comme un anti-héros, ni héroïque, ni actif, ni particulièrement intelligent, sa seule force étant son regard sensible et parfois cynique sur son fief.

Le roman de David Lopez est aussi marqué d’une certaine fatalité. Le fief étant ce qui définit leur identité, Jonas, Ixe, Sucré, Untel, Habib et les autres ne peuvent pas en sortir à la conquête de nouvelles perspectives. Dès lors, leur territoire, leur identité est tout autant synonyme de liberté que d’enfermement. Leur fief, c’est le seul endroit où ils se sentent libres, eux-mêmes, sans être jugés. Mais c’est aussi un endroit qu’ils ne peuvent quitter, car quitter ce fief, c’est abandonner les potes, et perdre cette identité si particulière.

Sortir c’est trahir, rester c’est garder son identité.

Fief est un roman de David Lopez, publié en 2017. Nominé pour les prix Renaudot et Médicis, il est lauréat du prix du livre Inter en 2018.

 Marion Le Mière

Sources :

https://www.youtube.com/watch?v=ClzUd_4-Q-k  

http://www.seuil.com/ouvrage/fief-david-lopez/9782021362152

https://www.telerama.fr/livre/avant-meme-de-savoir-lire,-jecrivais…,-david-lopez,-auteur-de-fief,n5235526.php 

https://culturebox.francetvinfo.fr/livres/la-rentree-litteraire/fief-le-roman-radical-de-david-lopez-ecrit-entierement-en-langue-caillera-263123 

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/2018/01/fief-de-david-lopez.html

Marion Le Mière

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *