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Freedom : le prix de la liberté

« Il ne savait pas quoi faire, il ne savait pas comment vivre. Chaque chose nouvelle qu’il rencontrait dans sa vie le poussait dans une direction qui le convainquait totalement de sa justesse, et puis la chose suivante apparaissait et le poussait dans la direction opposée, qui lui semblait tout aussi juste. Il n’y avait pas de récit dominant : il avait l’impression d’être une boule de flipper uniquement réactive, dont le seul objet était de rester en mouvement simplement pour rester en mouvement. »

Freedom, de l’auteur américain Jonathan Franzen, pourrait se résumer par cette seule citation, qui résume la vie, sur trois générations, d’une famille d’américains dits moyens, et de ceux qui gravitent autour d’eux. Walter et Patty, patriarche et matriarche de la famille Berglund, se sont mariés comme on fait un compromis : l’un est effacé et doux, l’autre est fonceuse et éclatée, sans cesse anxieuse et survoltée. La suite est l’histoire du monde : des enfants naissent, des liaisons blessent, des secrets se révèlent. Près de trente ans de vie, dans les Etats-Unis touchés par le onze septembre, dépeints par l’auteur des Corrections et de Purity.

 Freedom, Jonathan Franzen, Editions de l’Olivier

Freedom n’est pas son roman le plus connu, mais sûrement celui qui touche au cœur le plus fort et le plus vite : en racontant l’histoire d’une famille qui, malgré son positionnement dans une société particulière et différente de la société française, pourrait être n’importe quelle famille, avec ses jeux de pouvoirs, ses préférences internes et ses soutiens parfois inattendus, Jonathan Franzen se démarque une nouvelle fois, non pas par le choix du thème, très large, mais par la précision presque chirurgicale avec laquelle il décrit la moindre décision, la moindre pensée de ses protagonistes.

Chaque personnage, du fils Joey adoré de la mère qui ne supporte pas qu’il tombe amoureux, à Jessica, la fille excédée par la passivité de son père, en passant par les personnages secondaires, tout aussi vivants et réels que la famille Berglund, tous sont incarnés, faits de sentiments et de réflexions si vrais, si vécus par tous que l’on a la sensation de quitter des amis connus depuis toujours en lisant le dernier mot du livre. Tout est pesé, analysé, et surtout, tout, des décisions réfléchies aux coups de têtes, nous concerne : l’écriture est sublime, à l’intérieur du crâne de chaque protagoniste, au plus proche des émotions.

Le fil rouge, la raison d’être même de ce livre, est l’histoire du choix. Celui à faire, celui qui a été fait. A-t-il été le bon, aurait-on pu en faire un autre ? C’est surtout l’histoire du déchirement constant de Patty, et celui de son choix originel d’épouse Walter alors qu’elle désire follement Richard, le meilleur ami de Walter. “Les gens gentils ne tombent pas nécessairement amoureux de gens gentils” : c’est bien le problème de tous, et c’est ce qui fait la force de Freedom. Personne n’est ni bon ni mauvais, intrinsèquement, et chacun a beau le savoir bien avant de lire ce roman, le lire d’une telle force, avec une telle subtilité en chacun des personnages, tentant de prendre pour sa vie des décisions qui forcément impacteront celles des autres, fait de Freedom un des rares livres d’une vie auquel on repense régulièrement, et qui marque pour toujours.

Rafaëlle Dorangeon

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