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Galerie Lumière des Roses : l’oeil des anonymes

On connaissait les chineurs de sons, mais la photographie a aussi ses chercheurs de merveilles. Il faut sonner à la porte vitrée d’un ancien atelier de menuisier, dans une rue tranquille de Montreuil (Seine-Saint-Denis), pour être invité à entrer dans la galerie Lumière des Roses, qui a gagné sa place parmi les grands rendez-vous de la photographie.

Chercheurs d’images

C’est en 2004 que Marion et Philippe Jacquier font le pari audacieux de se consacrer à une photographie d’un genre particulier: la photographie anonyme. Ce sont en effet des clichés réalisés par des amateurs ou des inconnus qui peuplent les murs de ce lieu lumineux et épuré, qui vient d’ailleurs de s’agrandir il y a quelques mois. Dans cet ode au vernaculaire, les lieux et les époques se croisent: de Paris au Japon, les plaques de verre au gélatino-bromure d’argent du XIXème siècle côtoient les tirages couleur contemporains. La phrase d’André Kertész illustre parfaitement le projet qu’ils se sont fixés: « Je suis un amateur, et j’entends le rester. Regardez les amateurs dont le seul but est de recueillir un souvenir: voilà de la photographie pure. » C’est véritablement le fruit de «récoltes photographiques» que Lumière des Roses propose à ses visiteurs: les deux galeristes font des trouvailles dans les ventes aux enchères comme chez les collectionneurs ou les particuliers. Comme le confie Marion Jacquier: «Il n’y a que le regard qui importe». Afin de présenter une sélection minutieuse de photographies triées sur le volet, ces dénicheurs de talents consacrent un temps long à la collecte et au tri des images qui viendront parsemer les murs de leur galerie.

 Galerie Lumière des Roses

Sous les jupes des filles

«J’aime regarder les filles» – c’est le titre de l’exposition qui a lieu actuellement à la galerie – interroge la notion de voyeurisme à travers une collection de regards indiscrets. Du personnel à l’intime, cette exposition troublante mêle baigneuses alanguies sur les plages du Cannes des années 1960 aux photographies controversées de la série « Dirty Windows » de Merry Alpern, qui traite de la prostitution à Manhattan dans les années 1990. Si le voyeurisme est parfois revendiqué dans la démarche artistique des auteurs (c’est le cas du court-métrage Dans les yeux d’Angelo Caperna, qui expose avec tendresse les amours adolescentes), d’autres clichés laissent planer une ombre et nous questionnent sur les limites du voyeurisme, qui prend parfois un tour pervers et déplacé. Intimité volée ou dévoilée ? L’exposition compte également plusieurs dispositifs qui s’éloignent des tirages classiques : images lenticulaires (qui changent selon l’angle de vue) ou stéréoscopiques, comme une visionneuse au charme suranné, qui pour la modique somme d’un franc (les pièces sont fournies) donne accès à dix photographies de jeunes femmes plus ou moins dénudées.

 

 

Olivier Kervern. Sans titre. Italie, 2010. Tirage argentique, 40 x 50 cm                          Photographe anonyme. France, vers 1950. Tirage argentique. 5,4 x 7,7 cm

Illustres inconnus

On ne peut bien sûr pas s’empêcher de penser au voyeur le plus célèbre du cinéma italien, héros du génial Blow-Up de Michelangelo Antonioni, qui photographie à leur insu un couple s’embrassant dans un parc, point de départ de l’intrigue du film. Et en effet, Lumière des Roses propose un tirage réalisé par le photographe de plateau officiel du film, Arthur Evans, qui immortalise cette scène d’anthologie. Impossible également de ne pas évoquer Vivian Maier, inconnue sublime qui fit une entrée fracassante sur la scène photographique internationale après la découverte en 2009 de plusieurs milliers de ses clichés lors d’une vente aux enchères. L’histoire de cette anonyme au talent hors du commun est le sujet de Finding Vivian Maier, Oscar du meilleur film documentaire 2015, réalisé par John Maloof, à savoir l’homme qui a mis la main par hasard sur ses photographies.

 

 Arthur Evans (1908-1994). “Blow up” de Michelangelo Antonioni. Angleterre, 1966. Tirage argentique. 25,3 x 20,6 cm

Marion et Philippe Jacquier entendent bien proposer une exposition tous les 2 à 3 mois, le temps de constituer une sélection autour d’un nouveau thème. Après une trêve hivernale occupée par les ventes de tirage et la recherche de nouvelles pépites, Lumière des Roses proposera en février une exposition consacrée aux cyanotypes (procédé photographique ancien qui permet d’obtenir des tirages monochromes bleus) d’une artiste suisse, qui exposera également les photos d’anonymes qu’elle collectionne à titre personnel. Affaire à suivre donc, et rendez- vous dans quelques mois pour le plaisir des yeux.

Kohei Yoshiyuki (1946- ). Sans titre, série “The Park”. Japon, 1971. Tirage argentique. 22,2 x 32,2 cm © Kohei Yoshiyuki, courtesy Yossi Milo Gallery, New York

 Photographe anonyme. États-Unis, vers 1960. Tirage argentique. 8 x 20,2 cm

Infos pratiques :

Galerie Lumière des Roses
12-14 rue Jean-Jacques Rousseau, 93100 Montreuil

Métro : Robespierre ou Bérault

Ouvert du mercredi au samedi de 14h à 19h

Alice Carnec

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