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Haruki Murakami, ”ange du bizarre”

 

 

«Je peux me souvenir très exactement du moment où j’ai pensé pour la première fois que j’étais capable d’écrire un roman. Il était à peu près une heure et demie de l’après-midi, le 11 avril 1978.»

Ce jour-là, Haruki Murakami assiste à un match de base-ball au stade Jingu, qui oppose les Yakult Swallows, dont il est fan, et les Hiroshima Carps. Il est allongé dans l’herbe, seul, en train de boire une bière, quand le nouveau joueur des Swallows, un américain du nom de Dave Hilton, exécute une excellente frappe.

« Et c’est à ce moment qu’une pensée m’a traversé l’esprit : « Tiens, et si j’écrivais un roman ? » Je me souviens encore du vaste ciel dégagé, je sens encore l’odeur de l’herbe tendre, j’entends le claquement agréable de la batte. Quelque chose serait tombé du ciel à cet instant, n’importe quoi, je l’aurais accepté. » (extraits de Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, 2007)

 

Haruki Murakami écrit son premier texte à l’âge de 29 ans, le jour même de cette révélation. Il n’avait jamais pensé à écrire un roman auparavant. Avec sa femme, ils tiennent depuis la fin de l’université un bar à jazz, ils peinent à joindre les deux bouts.

Ce texte, c’est le premier manuscrit de son roman qui sera publié plus tard sous le titre La ballade de l’impossible. Murakami l’envoie à un journal qui organise un concours pour les jeunes auteurs : trois mois plus tard, il est sélectionné parmi les finalistes, puis remporte le concours. « Nouvel auteur prometteur » est un titre qui le surprend, mais il continue à écrire en parallèle de la gestion de son bar. Il s’occupe des inventaires, des comptes, des plannings des employés jusqu’aux petites heures du matin, puis il rentre chez lui, et écrit sur la table de sa cuisine jusqu’à ce qu’il tombe de fatigue. Ainsi sont nés ses deux premiers romans, Écoute le chant du vent et Flipper, 1973.

Haruki Murakami est un des auteurs japonais les plus reconnus dans le monde, s’il n’est le plus célèbre. Ses romans se vendent à plusieurs millions d’exemplaires, traduits dans des dizaines de pays, et il a plusieurs fois été favori pour le prix Nobel de littérature.

J’ai longtemps eu le premier tome de 1Q84 dans ma pile à lire, à vrai dire il est probablement resté là deux ans, avant que ma grand-mère ne me conseille « un bon livre, un peu étrange, difficile au début, mais très bien écrit ». C’était le coup de pouce qu’il me fallait pour que je me lance dans cette fantastique aventure.

Une littérature de l’étrange et de l’intime

Lire Murakami est une expérience littéraire unique, assez difficile à exprimer, mais plus on le lit, plus on a envie de le lire. Après avoir lu plusieurs de ses romans et nouvelles, le ressenti reste le même : celui d’être transporté dans un autre espace-temps, puis l’impression enfin de découvrir le monde avec un regard nouveau, empreint de plus de poésie. Tout en nous ouvrant les yeux, on a l’impression de ne jamais saisir concrètement ce dont il nous parle, ni ce qu’il veut nous dire.

Au premier abord, ses romans n’ont pas l’air si différent des autres : les résumés nous présentent des œuvres de fiction, souvent décrivant une romance impossible. Là réside le génie de Murakami : de notre réalité morne et grise se développe un imaginaire presque fantastique, qui s’insinue subtilement dans les détails de la ville japonaise, grâce à une prose simple et élégante. Aomamé et Tengo de 1Q84 se mettent à voir deux lunes dans le ciel, tandis que Nakata, le vieil homme de Kafka sur le rivage, parle aux chats suite à un mystérieux incident.  Dans chaque récit, les rêves, les souvenirs et la réalité changent souvent de place, faisant de Murakami un auteur du réalisme magique.

Plus on tourne les pages, plus l’onirisme se renforce : tout comme les personnages, on perd de vue la réalité, on ne distingue plus le rêve du réel. C’est en partie dû au fait qu’on a en permanence l’impression que Murakami veut communiquer avec nous de manière intuitive, à travers des personnages sur lesquels il est facile de se projeter.

Dans son œuvre, la récurrence des thèmes paraît former une longue réflexion philosophique, sur la vie, sur le monde. Parmi eux, la solitude dans le monde urbain voire l’isolation des individus, la mémoire, le temps, mais aussi l’amour, la liberté, l’identité. Chaque personnage entame une quête identitaire qui dépasse la simple individualité pour devenir un questionnement sur ce qui fait de nous des êtres humains : qu’est-ce qu’une âme, qu’est-ce que la mémoire, qu’est-ce que le bonheur ou la réussite dans le monde moderne ?

Sans jamais apporter de réponse, Murakami apporte au lecteur toute une série de questions que l’on s’approprie intimement, nous permettant de développer un regard nouveau sur le monde.

Enfin, Haruki Murakami fait de la poésie tout en décomposant le monde urbain, les ressentis modernes, et les hommes qui traversent ce monde.

 

Son nouveau livre, Le meurtre du commandeur, est sorti en octobre 2018 ; sa nouvelle Les Granges brûlées (1983) a été adaptée au cinéma à l’été 2018 dans Burning (de Lee Chang-Dong).

Sources :

manhattanmuses.com

vinyloftheday.com

talenthouse.com

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