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Immersion dans le Grand Est : l’histoire du violent triage d’une génération

«Qui va lire un bouquin qui parle de nous ? »

         Donner la parole aux individus qui se cachent derrière ce « nous » : c’est le défi que s’est lancé Benoît Coquard avec son ouvrage Ceux qui restent. Benoît Coquard est sociologue et chercheur à l’Institut National de la Recherche Agronomique. Il travaille depuis longtemps sur les milieux ruraux et les classes populaires. Lui-même est originaire d’une région rurale, le  Grand Est, région sur laquelle il se concentre pour son enquête. Celle-ci est largement motivée et inspirée par sa propre expérience de la campagne, mais aussi par ses amis qui y vivent encore. Ses origines lui permirent d’aller au-delà de l’étude des statistiques, au-delà du recueil d’interviews, pour s’infiltrer littéralement dans le quotidien, les conversations et les relations, de ces campagnes en déclin. Cette immersion a duré dix années. Mais à l’issue de celles-ci, une proximité sincère s’était établie entre Benoît Coquard et les jeunes ruraux, non habitués à être représentés dans les médias. Cette proximité rend visible ce qui habituellement n’est pas connu des journalistes qui enquêtent sur place, et qui n’est donc pas connu, fatalement, des consommateurs de médias comme vous et moi. Pourtant, cette population, trop souvent dissimulée derrière la fameuse expression de  “France périphérique”, a beaucoup à nous raconter. Alors que les milieux ruraux sont victimes de nombreux préjugés, l’auteur nous propose de déconstruire, ce que le sens commun ne cesse de perpétuer.

 

         Benoît Coquard insiste sur le fait qu’il ne s’intéresse non pas à l’ensemble des campagnes en déclin, mais précisément au Grand Est, une région anciennement industrialisée et qui connaît actuellement une crise généralisée. La région est désertée par les services publics, les cafés ferment, les débits de boissons aussi. Eux qui étaient au nombre de trente par village dans les années 1970 ne sont désormais plus que deux ou trois. C’est le tableau d’un paysage désaffecté que l’enquêteur nous peint. Les habitants de ces campagnes disent ressentir un abandon de la part de l’Etat et des politiques. L’expression «France périphérique», largement apprivoisée par les médias et politiques n’arrange pas les choses. Elle n’est en fait qu’une expression à «tendance fourre-tout», dans la mesure où elle ne souligne pas les disparités des territoires. Elle fait perdurer des clichés, comme celui qui affirme qu’il n’y a que des agriculteurs dans les territoires ruraux alors que dans cette région du Grand Est, ce sont les ouvriers qui prédominent.

         Cette génération d’ouvriers, dont les pères exerçaient déjà le même métier, expérimente un violent triage entre ceux qui quittent la région et ceux qui y restent. Les  femmes réussissent mieux à l’école, et rejoignent souvent les villes pour continuer leurs études. Toutefois, les hommes ont tendance à rester sur place, victimes du manque de ressources économiques et culturelles. Lorsque des usines ferment, ils sont souvent prisonniers de ces manques de moyen et de niveau d’étude nécessaire pour chercher du travail plus loin, et condamnés ainsi à la sédentarité. Benoît Coquard s’intéresse à leurs ressentis. Ces jeunes disent avoir le sentiment de vivre dans un espace relégué où tout se meurt. Pour pallier cela, ils se fédèrent, et créent un « Nous ». Ce « nous » renferme une solidarité puissante. La «bande d’amis » et l’interconnaissance sont importantes dans ces campagnes, et la puissance des liens de sociabilité relativise en quelque sorte la crise de cette région. On s’unit pour s’entraider, dans un monde où la concurrence est forte, car l’emploi est très faible : «Il faut rester capable de se soutenir, penser pareil, mais les individus ne peuvent pas être identiques car ils  concourent pour les mêmes postes.»

         En assistant à des soirées entre amis, Benoît Coquard remarque que le fait de faire valoir l’histoire de ses parents ou grands-parents est un phénomène récurrent chez ces jeunes. Cette nostalgie les aide à s’affirmer, à constituer des hiérarchies et des clans. Ils s’accordent aussi sur la vision des grandes villes. Paris est une figure repoussoir car on y est anonyme, tandis que dans les villages, même si vous êtes ouvrier, vous avez une bonne réputation et on vous valorise. Votre réputation vous suit partout : « Celui qui ne travaille pas ne vaut rien », explique l’un des interviewés. En prônant un discours qui fustige les assistés, on cherche à s’éloigner d’eux. Par ailleurs, bien que les habitants de ces campagnes soient peu diplômés, l’estime se construit sur d’autres aspects : le fait d’avoir une  maison, une famille stable, être un moteur dans sa bande d’amis. Mais la crise sur place a délité les structures qui permettaient la pérennité des liens sociaux. De ce fait, les lieux de sociabilité doivent être reconstruits. Désormais, on se voit « chez les uns les autres ». Mais cette région est aussi le point de départ du mouvement des gilets jaunes et ainsi, les ronds points se sont aussi imposés comme de nouveaux lieux de sociabilité pour ces habitants. 

         Les gilets jaunes font d’ailleurs l’objet de nombreux stéréotypes, ceux d’une France des oubliés, repliés sur eux-mêmes, tout autant de discours instrumentalisés qui peuvent être  performatifs alors qu’ils ne ressemblent en rien à la réalité vécue. C’est une classe qui est parlée, plus qu’on ne la laisse parler, et c’est pourquoi l’auteur a souhaité lui redonner la parole. Cette parole libérée a également bousculé les cadres avec lesquels on imagine, quelques soient nos croyances politiques, «l’agriculteur blanc raciste». Le vote pour le Rassemblement National, endémique dans la région Grand Est, repose en fait sur la crainte de passer après les autres. C’est le vote de la peur, de la peur du déclassement, de la perte de réputation et du chômage. C’est le vote qui répond aux problématiques vécues sur place.

         Tous les points qu’il aborde dans son ouvrage sont placés sous l’angle du genre. L’homme tient une place dominante dans ces régions où les activités sont très genrées : alors que le foot ou la chasse sont réservés aux hommes, il n’y a, comme en témoigne un des enquêtés, strictement rien pour les femmes. De plus, si l’emploi est précaire pour les hommes, il l’est d’autant plus pour elles. Dans ces régions vieillissantes, on ne propose aux femmes presque que des emplois dans le service à la personne. Celles qui restent se font souvent voler leur liberté et leur jeunesse par leurs compagnons qui, eux, gardent leurs groupes d’amis et leurs activités. Celles qui restent sont en couple, et deviennent mères plus tôt. Les mentalités sont en effet assez datées avec des schémas du mariage très classiques. Cependant, les femmes ont plus souvent leur bac que les hommes : elles s’investissent davantage à l’école et leurs diplômes leur offrent les moyens de quitter ces espaces, alors que les hommes, eux, restent.  

         Dans son ouvrage, Benoît Coquard reste très fidèle aux interviews qu’il a menées. En témoignent ses chapitres, dont les titres sont souvent des citations d’individus comme c’est le cas pour le deuxième chapitre, intitulé « C’était mieux avant ». Son écriture s’apparente à une voix-off commentatrice tant il laisse la place aux citations d’interview. Les enquêtes, avec quelques chiffres de statistiques, sont la seule source d’information mentionnée par le sociologue dans l’ouvrage. On comprend donc qu’il s’agit du cœur de l’œuvre autour duquel s’articulent les commentaires de Benoît Coquard. Il prend très au sérieux les ressentis et les attentes des interviewés, reprend d’ailleurs au mot près les termes qu’ils utilisent pour construire son analyse sociologique. En ce qui le concerne, il assume pleinement sa posture de sociologue, en livrant des impressions personnelles très neutres. Toutefois, le fait qu’il soit originaire de la région étudiée nous conduit à penser que certains champs lui échappent. Lui-même répète à plusieurs reprises son statut, comme s’il en assumait les limites. En tant qu’homme sociologue par exemple, il a davantage accès au réseau masculin. On regrettera alors le manque d’informations au sujet des femmes dans son ouvrage. Une enquêtée  mentionnait également l’importance de Facebook dans la création de la réputation de chacun. Il aurait donc été sûrement intéressant de se questionner davantage sur l’usage des réseaux sociaux. Benoît Coquard se concentre par ailleurs sur les réseaux amicaux, mais peut-être est-il passé à côté d’un pan important de son analyse : celui des relations familiales.  

 

         Mais Ceux qui restent est plus que tout un livre qui bouscule, un livre qui éclaire, et qui a su défaire de nombreux stéréotypes que les médias et les politiques ne cessent de propager. C’est un livre qui déconstruit le sens commun, et nous donne les outils pour le repenser. C’est un livre en avance sur l’actualité, au cœur duquel est rétablie la vérité.

 

 

Rédaction : Eléa Donnadieu et Calypso Poitrenaud

Crédit photo : Ion Turcan. Tous droits réservés.

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