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Intelligence artificielle et art : un robot peut-il être créatif ?

En mai 2015, le robot finlandais Deepbeat créait son premier « flow » de rap numérique issu uniquement d’algorithmes programmés depuis l’analyse de plus de 10 000 tubes. Un an plus tard, le programme Google Brain créait son premier poème généré entièrement par intelligence artificielle à partir de la mémorisation de plus de 11 000 recueils de poésie. Après les arts musicaux et littéraires, l’IA s’attaque désormais au domaine pictural avec le tableau La Comtesse de Belamy, un tableau entièrement peint par le robot du collectif de chercheurs Obvious, composé de trois amis de 25 ans : Pierre Fautrel, Gauthier Vernier et Hugo Caselles-Dupré. Après avoir ingurgité plus de 15 000 portraits datant du XIVème au XIXeme siècle, ce jeune prodige numérique a produit en février dernier sa première toile, inspirée mais non copiée ! Simple prouesse technique ou véritable révolution dans le monde artistique ? L’IA peut-elle être créative ou bien l’art est-il le propre de l’Homme ? Pour Hugo Caselles-Dupré, ancien élève de l’École Normale Supérieure, la question ne se pose pas et le but de son nouveau-né robotique serait de « démontrer que la créativité n’est pas l’apanage des humains, mais peut aussi être le fait des machines ».

        Exposées dans un musée, vendues à un collectionneur, les toiles de ce robot remettent en perspective le pouvoir de création artistique. Revenons sur le fonctionnement de ce programme hors du commun afin d’analyser son pouvoir « créatif ». Le robot fonctionne selon une technique de comparaison d’images, connue sous le nom de « generative adversial networks ». Cette technologie révolutionnaire s’appuie sur deux réseaux de neurones artificiels qui fonctionnent de manière compétitive : le premier réseau est en charge d’établir les différences entre des images réelles provenant de la banque de données absorbées, et le second, lui, produit des images factices. C’est ce second réseau qui est alors réellement le « créateur » de la toile, l’auteur pour ainsi dire. Mais un robot, une machine, un objet de la science humaine, peut-il devenir auteur à son tour d’un autre objet ? N’est-ce pas l’homme créateur du robot qui serait le véritable auteur de cette toile ?

        Si tel peut sembler le cas, il faut remettre en perspective cette interrogation. S’il y a bel et bien eu une volonté, une intention derrière la création de ce robot, il n’y en a eu aucune dans la conception de la toile. Aucune intervention humaine certes, mais des excitations neurologiques artificielles ont été déclenchées volontairement, sans pour autant qu’aucune conscience ne précède la création de cette toile en particulier. La Comtesse de Belamy est finalement le résultat certes d’algorithmes programmés par des chercheurs, mais reste le résultat d’un hasard mathématique imprévisible. Et c’est en cela que l’action de cette machine peut se rapprocher de l’action humaine créatrice. L’artiste en s’engageant dans une création n’en prévoit pas la finalité, il ne sait pas à quoi ressemblera son ouvrage final, même s’il en a eu l’idée, l’impulsion créatrice qui permet de donner vie à son projet. Il y a dans toute création une part d’incertitude et d’imprévision qui est ici matérialisée par le hasard qui régit le fonctionnement probabiliste du robot.

        Allons plus loin encore dans notre réflexion sur ce statut de « créateur » attribué à cette intelligence artificielle. Qui ou quoi peut réellement être considéré comme auteur d’une œuvre d’art ? Il est intéressant de remarquer qu’en bas à droite de la Comtesse de Belamy, une signature pour le moins troublante a été apposée par le robot. Une suite de chiffres, une formule sans logique apparente qui trouble l’œil du spectateur. La machine a-t-elle réellement voulu se saisir en tant que machine par l’encrage de sa marque dans son œuvre ? Cela semble douteux. A cet égard, la réflexion du philosophe Hegel dans son esthétique pourrait être d’un grand secours dans notre réflexion. Selon lui, l’art est une activité proprement humaine qui se caractérise par l’encrage d’un esprit dans la matière. Par la modification de cette matière, l’esprit se saisit lui-même comme conscience, il se rend visible à lui-même. La création d’une œuvre d’art nécessite donc une volonté, la manifestation du « génie » proprement humain comme le dit Hegel, et non pas seulement l’application d’une technique dont l’outil serait le moyen. Si la machine a certes acquis la technique par sa programmation, elle ne possède cependant aucun génie humain. Alors l’IA serait-elle le moyen ou l’auteur ? Est-ce de l’art ?

        Autant de questions qui restent en suspens mais auxquelles nous pouvons tout de même apporter des pistes de réflexion. La Comtesse de Belamy pourrait être considéré comme une œuvre d’art au sens de l’artefax, l’artificiel par rapport au naturel. Nouveau et à la fois similaire à une certaine tradition de portraits sans en être une copie ou un patchwork réellement décomposable, cette toile exposée dans un musée pourrait tout à fait susciter l’admiration des spectateurs, se révéler émotionnellement puissante, et en cela mériter son nom d’œuvre d’art. Et pourtant, dénuée d’intentionnalité, d’impulsion créatrice par le génie humain, la Comtesse de Belamy ne semble pas pouvoir être considérée comme de l’art au sens hégélien du terme.

        Peut-être faudrait-il alors considérer que l’auteur serait l’homme ayant programmé le robot, et pourtant l’intentionnalité de cette toile précise reste inexistante. La véritable œuvre d’art, si on doit en trouver une dans cette chaîne de création serait sans doute davantage le robot, produit de l’homme et de l’intentionnalité cérébrale consciente d’elle-même. La toile ne serait alors qu’un produit artistique et non de l’art, le produit d’une œuvre d’art dont les facultés seraient similaires à celles d’un cerveau artificiel.

        Pour clore cette ébauche de réflexion sur l’intelligence artificielle et son rapport à la création artistique, il faudrait prendre en considération encore l’art contemporain. En effet, l’art contemporain est souvent non figuratif, il ne représente rien, on ne distingue souvent pas de ressemblance avec des produits du quotidien. Et pourtant, nous considérons que cela est de l’art, car derrière un tas de cailloux exposé dans un musée comme ceux d’Estève Perrotin, il y a plus d’intentionnalité que derrière un portrait d’une machine. Si c’est donc bien l’esprit seul qui compte dans la création, alors non la machine ne peut pas être auteure de la toile. Cependant le débat n’est pas clos, et les progrès sans cesse grandissants de l’IA mettent en péril un peu plus chaque jour ce constat de non intentionnalité. Il n’est pas dit qu’un jour ces cerveaux humains augmentés ne soient capables de volonté…

Aurore Clément

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