Spektateur

Jalousie, obsession, dérision, Annie Ernaux sans concession au théâtre

Adaptée du roman autobiographique d’Annie Ernaux, L’Occupation retrace la vie d’une quadragénaire après qu’elle ait quitté son dernier amant. Seulement, ce n’est pas des déboires qui ont cours après une rupture dont il est question mais de la jalousie suscitée par l’existence de la nouvelle compagne… une femme âgée de quarante-sept ans. Dès lors, des réflexions obsédantes commencent à sinuer dans l’esprit de la narratrice, bientôt entièrement occupée par la résolution des problèmes que pose cette nouvelle. Elle voudrait savoir qui est cette femme, connaître son identité, son adresse, avoir une appréhension de sa silhouette. Doucement, elle intègre à son imaginaire l’image d’une femme désirée à sa place, qui vit et vole les moments qu’elle aimerait poursuivre avec celui qu’elle a pourtant quitté.

Quitter la vie, s’abandonner au désir.

Romane Bohringer arrive lentement sur scène, prépare le spectateur à ce qui va suivre. D’une voix claire et avec une fureur intacte, elle fait surgir la déclamation systématique de son occupation, « au double sens du terme », par la jalousie. . Le texte s’attache à détailler la construction pénible de son obsession qui grandit à mesure que le mystère s’épaissit. Elle ne sait rien d’elle, peut-être le nom de sa rue, et entrevoit désormais tout Paris comme le fief arraché à ses batailles incessantes. Cette femme vit violemment en elle et la perspective de la croiser dans les rues rend chaque déambulation à la fois dangereuse et excitante.

Chacune des phrases brillamment interprétées par la comédienne est ponctuée par un accompagnement musical de Christophe « Disco Minck », métallique ou cuivré. La dissection de la jalousie prend des allures de ritournelle et, d’onomatopées lancées au téléphone en chocs de tasse sur un comptoir, le travail méticuleux de la retranscription de ses sentiments amène à une identification parfaite du spectateur. Romane Bohringer économise ses gestes pour une exacte description des événements. Elle se déplace d’un micro à une chaise selon l’importance de la confession, l’intensité de la honte. Le texte d’Annie Ernaux dit tout de cette chasse impétueuse et la comédienne n’épargne rien des appétits et des cris qui l’animent. Loin de nous asséner les tourments d’une femme en qui la maturité fait rage, la pièce tourne en dérision le ridicule de la situation. L’espace scénique minimaliste se transforme en chambre imaginaire où le désordre a déposé ça et là les indices d’une recherche effrénée de la vérité. Par le son, l’image et le corps, on se passionne pour cette enquête futile et chirurgicale menée dans l’espoir de mettre un nom sur une idée. La comédienne brille par son ridicule et le fait savoir, on rit de ses petits tracas quotidiens à une époque où Facebook n’existait pas et où l’espace du stalke était celui de l’annuaire téléphonique.

« Je ne me suis jamais sentie si vivante »

L’Occupation, premier « seul en scène » de Romane Bohringer, propose de passer au tamis le sentiment de jalousie. Par un phrasé superbe et une énergie revendicatrice, l’actrice se donne au texte avec une joie sans cesse renouvelée et nous livre cette auto-analyse en journal de bord avec autant de rires que d’humanité. La pièce révèle le lien inextricable entre les mots, écrits ou parlés, et la guérison. La jalousie comme inconscience, l’écriture comme remède, l’œuvre met en action, sous nos yeux, la mécanique intérieure des êtres. Et si le rire est de rigueur, c’est qu’il y a tout lieu de penser que les choses passent, immanquablement.

L’Occupation, roman adapté et mis en scène par Pierre Pradinas et interprété par Romane Bohringer et Christophe « Disco Minck », du 4 octobre au 2 décembre 2018 au Théâtre de l’Œuvre.

Florine Marmu

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