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« JE SAIS PAS ! »

« Quel sens donner à nos morts ? »  Cette question parcourt la nouvelle pièce de Wajdi Mouawad. Notre Innocence brosse le portrait  d’une jeune génération embarrassée par le poids de l’histoire et des crimes qu’elle n’a pas commis.  Dix-huit comédiens se font les chantres de cette  jeunesse  malmenée. La pièce s’ouvre sur le suicide de Victoire, étudiante du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris  et mère d’une petite fille de neuf ans.  Les membres de sa promotion, bouleversés par la mort brutale  de leur camarade,  interrogent leur innocence, celle des autres et ressassent en vain la soirée. Ils s’enfièvrent,  se révoltent en chœur avant de se retourner  les uns contre les autres.  Cet événement tragique, insondable au premier abord, vient peu à peu délier les langues, éveiller les consciences.  « Dans cet instant indicible de la disparition apparaît l’intuition d’un don, comme si la mort seule permettait d’offrir ce qui ne peut être exprimé » (Wajdi Mouawad). Ne pas céder à l’aberration, au désœuvrement…

 Né d’un atelier de recherche, le spectacle s’est construit au fil des répétitions. Il porte avec lui le souvenir douloureux des attentats du 13 novembre et de la mort subite de l’une des leurs. Ces traumatismes hantent la pièce.  Notre Innocence s’inspire de Victoires, pièce de Wajdi Mouawad publié en 2016 dans laquelle l’histoire individuelle de ces jeunes  croise la grande histoire d’une génération « transit » sans croyance ni conviction.  Comment peut-elle se ressaisir ?  Les comédiens se heurtent à la question, cherchent à tout prix une explication. Le spectacle s’articule sur plusieurs parties. Une comédienne introduit la pièce en racontant  sa première rencontre avec le metteur en scène; ses camarades la rejoignent sur scène.  S’ensuit  aussitôt un long récit proféré et psalmodié en chœur. Les mots claquent, l’ironie désarme. Le récit tourne au manifeste et retentit vivement.  Ce  discours belliqueux se dispense toutefois de nuancer…  les jeunes sont présentés comme désorientés et victimes de la société.

Puis la lumière s’estompe et la scène se transforme en boîte de nuit. Les jeunes se lâchent et cèdent au désarroi. Un véritable défouloir ! Ils ne parviennent pas à se mettre d’accord ni à s’écouter.  Les sarcasmes  et  insultes  fusent et divisent le groupe.

 

 

Le spectacle s’achève sur un véritable morceau de bravoure, inattendu et saisissant. Tout à coup, la pièce prend la forme d’un conte et retrace une histoire dont Alabama est l’héroïne. Un jeu d’ombres et de lumières redessine la scène et plonge le public dans un univers fantasmatique. On suit le parcours de la jeune fille à la recherche de sa mère.  Des figures oniriques apparaissent et l’acheminent peu à peu vers le « monde réel ». La scène finale érige l’héroïne du conte en déesse d’un nouveau mythe. Un Deus ex machina ! Debout sur une chaise, Alabama est entourée par les comédiens. Leurs yeux, ébahis, sont rivés sur la jeune déesse qui incarne les générations à venir.  Alabama se tient au centre de la scène  comme un repère, une croyance sur lesquels tout le monde s’accorde.

En fin de compte, Notre Innocence  tente de défier l’indicible. L’aspect composite et expérimental de la mise en scène accompagne le tâtonnement et les interrogations des jeunes.

« Comment parler de la réalité quand déjà cette réalité nous échappe ? »  Wajdi Mouawad

 Le spectacle explore les formes qui libèrent et renforcent la parole : le manifeste, l’agôn, le conte etc.  Le suicide de Victoire offre un élan, interroge le désir de vivre et d’agir face aux tragédies collectives et individuelles.

A vous d’aller voir si la Colline peut crier victoire !

Béryl de Francqueville

Crédits photo : Simon Gosselin

Sources : https://www.facebook.com/lacollinetheatrenational/photos/gm.417095925385648/1634958956540134/?type=3&theater

https://www.ledevoir.com/culture/theatre/523040/une-jeunesse-en-quete-d-heroisme-autour-de-wajdi-mouawad

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