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J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne

« J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne », mais l’attente est sans fin… Le « Jeune frère » est de retour mais l’attente reste sans fin. Écroulé à peine passé le seuil et désormais couché dans son lit, aussi inaccessible que s’il était absent, cinq femmes continuent à l’attendre. Cette absence les habite, elle noue leur existence : celle qui aurait pu faire quelque chose et à qui on reproche de n’avoir rien fait, celles qui étaient des témoins impuissants, celle qui était si jeune que sa présence ne comptait pas… Toutes se construisent dans cette absence, elle est leur mode d’être. Le retour répété d’éclats de voix et de bris de verre entre chaque scène, incarne la rupture, la fracture au sein de ces existences.

Attendre, peut être le frère, ou peut-être la vie tout simplement, prises au piège de cette maison. Décor étrange, magnifique, qui dans un autre contexte aurait pu être féerique. Mais nous sommes chez Lagarce, si les murs de la maison sont faits de voiles légers et transparents, ce pourrait être pour signifier l’enfermement. Leur gris rappelle tant la matière dont pourrait être fait les rêves que celle des souvenirs. La maison semble hantée par ces présences, fantômes ressassant leur obsession du Jeune frère, de son retour possible. Or, comme Ulysse, qui s’effondre épuisé par ses guerres et ses aventures, le jeune frère enfin de retour entre aussitôt dans un sommeil profond, absent dans sa présence… Est-il même présent en dehors du flot de paroles qui tisse son existence aux yeux des spectateurs ? Sa silhouette ne se découpe pas sur le lit où il est censé être couché, dans sa chambre placée en haut d’un escalier. L’espace lui-même fait signe, et nous dit que le « Jeune frère » est devenu inaccessible. Peut-être jamais rentré, peut être mort ailleurs et fantasmé dans et par la parole de ces femmes. Femmes qui sont soumises – sans discontinuer, sans espoir d’échappée – au regard des uns et des autres. Entre univers carcéral et maison hantée, le discours n’évoque que le passé ou le futur ; il y a cinq minutes, il y a une semaine, il y a tant d’années que je ne les compte plus… mais je recompose ce moment, le discours se substitue à l’acte. En compagnie de ces femmes, qui glosent sans cesse ce qu’elles ont fait ou feront, mais jamais ce qu’elles font, nous échappons au temps présent et à l’ennui. A travers l’abondance des détails oubliés, rappelés, inventés voire fantasmés, nous prenons conscience de l’épaisseur et de la matière du quotidien, qui ne se vit plus tant dans l’action que dans le discours sur l’action.

 

Cependant, le retour du frère, mettant fin à l’attente, lève le voile, le frère n’était qu’un fantasme, un espoir de changement, une rupture salvatrice. A travers la pièce se joue davantage l’histoire d’un deuil libérateur que celle d’un retour heureux. Le frère revenu ; la monotonie, le caractère étriqué du quotidien garde tout son poids, ou du moins ne se retrouve qu’à peine allégé, parce qu’accepté pour ce qu’il est. Dans la représentation se joue le rapport entre une vie fantasmée, dépendante du retour du frère et la vie réelle des femmes qui finissent par accepter leur sort : l’une s’avoue qu’elle finira par vieillir dans cette maison tandis qu’une autre la quittera à son tour, marchant dans les pas du frère. Dans ces dialogues, les voix de ces cinq femmes se tissent en une grande harmonie chorale, chacune amenant un fil propre à dénouer ou nouer davantage l’ensemble de la situation. Tantôt douces tantôt emplies de violence, elles dévoilent progressivement leurs expériences, leurs craintes ou espoirs. Sur le désir aussi, par le récit de l’amour, le désir envers l’autre, l’homme absent, sublimé dans la figure du frère. La sœur cadette, rêve du bal, robe rouge où elle apparaîtrait au bras du frère.

La mise en scène de Chloé Dabert du texte de Jean Luc Lagarce à la Comédie Française est très belle par sa délicatesse et sa facture, je ne peux que vous conseiller d’aller la voir !

 

Solène Galliez

Informations pratiques : J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne

De Jean-Luc Lagarce

Mise en scène de Chloé Dabert

Du 24 janvier au 4 mars 2018

Théâtre du Vieux Colombier – Comédie Française

Crédits photo : ©Victor Tonelli

Sources :

Programme J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne 2017- 2018

https://www.comedie-francaise.fr/www/comedie/media/document/programme-jetaisdansmamaison1718.pdf

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