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Jules Verne : l’aventure du XIXème siècle

Après avoir vogué dans les brocantes et librairies, passons aujourd’hui à l’aventure des romans ou plutôt aux romans d’aventures de l’immense Jules Verne. Immense par la quantité d’ouvrages qu’il composa (poésie, nouvelles, contes et évidemment romans) et également par la richesse d’une œuvre que l’on dégrade trop souvent en la cantonnant au rayon « divertissement » ou « jeunesse ». Il s’agit ici de rendre hommage au Français le plus traduit dans le monde, arrivant à égalité avec 4702 langues aux côtés d’Agatha Christie et de la Bible. Cet homme, à la vie assez simple, est devenu l’auteur français le plus célèbre au monde notamment grâce aux soixante-deux volumes des « Voyages Extraordinaires » qu’il composa au rythme harassant de deux par an pour les magnifiques éditions Hetzel.  International est son succès, comme le sont ses personnages : français, anglais, allemands, russes, hongrois, chinois, américains, chiliens, du Dahomey, d’Afrique australe, d’Italie ou d’Islande, aucun continent n’échappa à sa plume. Ce boulimique gargantuesque qui, à la fin de sa vie, fit scier les barreaux de son siège de table pour pouvoir engloutir ses repas plus aisément, s’est largement documenté pour forger ses romans, à bord de son bateau le « Saint-Michel », et surtout dans son bureau grâce aux productions des sociétés de géographie et à divers ouvrages scientifiques. Je vous propose de replonger dans l’univers haletant et fantastique de Jules Verne.

 

 

Voyages et découvertes

Les voyages extraordinaires sont des aventures ; l’on y explore un monde, encore inconnu, où l’on fait face à des peuples jamais rencontrés, à une nature sauvage que l’on appréhende tout autant que celle de l’homme. Son œuvre donne à voir sur un monde enchantant qui n’est plus, un vaste espace à découvrir. L’on y voit l’Afrique à peine explorée dans Cinq Semaines en Ballon (1865) de Zanzibar au Sénégal, en survolant le Lac Victoria et le Nil, il y peint les guerres tribales, les pratiques cannibales de certains de ces « sauvages », la magnificence des paysages et l’hostilité du climat.  On explore le monde à pied, à cheval, en ballon, en bateau, dans un obus sphérique dirigé par des fusées et même dans un engin mi avion mi sous-marin.  Verne nous livre dans Michel Strogoff (1876) le pays des Tsars et des invasions tatares, du voyage des coursiers et des défenseurs de la Sainte Russie. Il ne s’agit pas d’une simple description géographique et ethnographique du monde mais d’un univers où les individus luttent contre eux-mêmes et contre l’hostilité des éléments. L’on est saisi par les descriptions de l’espace dans De la Terre à la Lune (1865) que l’on peut ranger dans les romans d’anticipation tant son caractère visionnaire est prégnant. Youri Gagarine, le premier homme à avoir voyagé dans l’espace, confia d’ailleurs qu’il s’agissait de son roman préféré, même après y avoir été. Reprochera-t-on aux hommes de la mission Apollo 11 de 1969 de préférer l’espace Vernien vu depuis l’obus lunaire qui sublime le firmament, envisage les sélénites et nous illustre les principes de la physique Newtonienne, à leur découverte triste et macabre d’un espace inerte, vide et froid ? Voyage au centre de la Terre (1864) peut également nous convaincre de la supériorité du monde Vernien sur la stricte réalité où, toujours en adéquation avec certaines théories géologiques de l’époque, il imagine un monde sous-terrain qui serait resté aux ères du Tertiaire et du Quaternaire. Entré par le volcan islandais, on rencontre des monstres marins ayant peuplé les mers comme les ichthyosaures et les plésiosaures ou encore des champignons géants de plus de dix mètres de haut ainsi qu’un troupeau de mastodontes.

« L’esprit d’une époque »

Outre les paysages naturels et sauvages, Verne nous offre également une peinture vivante des sociétés d’un XIXème siècle positiviste, empreint de l’idée, si désuète aujourd’hui, de « Progrès » qui veut que la Science et les avancées technologiques nous fassent continuellement avancer vers un âge meilleur. Ce Comtisme et cette obstination pour la preuve scientifique et l’expérience ont contribué à forger quelques clichés sur les scientifiques dont le professeur Otto Lidenbrock est le meilleur représentant. Cet « esprit du XIXème siècle » est également perceptible dans les idéaux républicains et colonialistes des personnages. On veut avoir foi dans ce progrès. On attise la rivalité fratricide franco-britannique de manière drolatique et satirique dans Les Enfants du Capitaine Grant, où le savant français Paganel en prend pour son grade ou bien de manière beaucoup plus grave : « Si l’anéantissement d’une race est le dernier mot du progrès colonial, les Anglais peuvent se vanter d’avoir mené leur œuvre à bon terme. ». Son œuvre peut aider à comprendre beaucoup de choses qui ont fait notre histoire et notre monde aujourd’hui, mais n’est qu’un des outils de lecture de cette époque. Les Tribulations d’un Chinois en Chine (1879), qui fait partie d’une des nombreuses adaptions cinématographiques souvent ratées des Voyages Extraordinaires, donne à voir une Chine exsangue et déchirée par des luttes tribales et où les Européens gèrent les concessions de Shanghai. On perçoit avec Jules Verne ce que pouvait être le monde, quelque peu fantasmé du XIXème. Le Tour du monde en 80 jours (1872) permet d’illustrer les progrès industriels et technologiques ainsi que la révolution des transports grâce au train et au bateau à vapeur ou à l’ouverture du Canal de Suez. Phileas Fogg, flegmatique gentleman londonien, accompagné de son serviteur français, Jean Passepartout (ça ne s’invente pas…) parcourent le monde au plus grand plaisir du lecteur qui ne peut que se laisser qu’emporter dans une lecture vorace, au rythme des rebondissements et sursauts du récit.

 

 

Pour une réhabilitation

On a souvent catégorisé, à tort, Verne dans le genre de la « Science-fiction », alors que celui-ci revient indéniablement aux écrits de H.G. Wells. Oui, il invente des machines, des objets mais il s’agit plus d’une « technique-fiction » dans la mesure où l’auteur effectue un véritable travail d’ingénieur en reprenant des inventions de l’époque (ou en les imaginant complètement) qui témoignent de l’appétence de ce siècle pour les grandes découvertes et exploits. Comme par exemple celles du Capitaine Boyton, à l’œuvre dans Les Tribulations d’un Chinois en Chine, qui sont des combinaisons de survie en mer qui permettent de flotter sur l’eau, et, en position allongée, de tendre une voile, dont le mât se fixe au moyen d’un crochet entre les pieds, ou encore à la machine électrique, volante et sous-marine du Maître du monde (1904). Il est par ailleurs obsédé par le thème des transmissions et des communications ; par le télégraphe, le gramophone, la cryptologie (science des messages codés), les bouteilles à la mer etc. autant d’éléments que les spécialistes des SIC apprécieront. Cependant on ne peut réduire l’œuvre Vernienne à cela et on se trompe en le cataloguant, comme Jean de La Fontaine, à un auteur pour enfant, en considérant Verne comme un écrivain optimiste. On y voit des scènes de cannibalisme dans Un Capitaine de Quinze ans, des massacres et des villages incendiés dans Michel Strogoff, le retour à la sélection naturelle, à la barbarie et l’irruption de la folie et de la démence dans Chancellor (1874), où les membres d’un équipage à la dérive se dévorent littéralement. Bien que Jules Verne ait pu écrire des romans tout à fait délirants comme Hector Servadac (1877) dans lequel la comète Gallia rencontre la Terre, où Les « Galliens » (Terriens temporairement expatriés sur la comète Gallia) subissent une diminution de l’attraction terrestre, voient un satellite s’accrocher à leur planète ou encore les journées raccourcir (de 24 à 6 heures), les années se modifier, le calendrier « gallien » supplanter le grégorien… Les thèmes de folie et de désespoir sont largement majoritaires, le capitaine Hatteras sombre dans la folie en s’obstinant à marcher vers le nord telle une boussole vivante, ou encore Ellen Hodges dans le monde de l’industrie lourde et du gigantisme d’Une Ville flottante (1873), les mineurs opprimés qui ne voient plus le jour dans Les Indes Noires (1877), ou bien Strogoff se faisant brûler les yeux et perdant la vue… Ceux qui rangent l’œuvre de Verne dans une littérature uniquement de jeunesse ne l’ont sûrement pas lu. Ils auraient certainement compris dans son premier livre, Cinq Semaines en ballon (1863) la remarque suivante qui donne le ton : « Cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que celle où l’industrie absorbera tout à son profit ! À force d’inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière, chauffée à trois milliards d’atmosphères, fera sauter notre planète ! » (un antinucléaire avant l’heure ?)

 

 

Écrivain internationalisé, admiré par Tolstoï et Tourgueniev -rien que ça-, Jules Verne, nous donne à voir un siècle qui a tant déterminé notre monde aujourd’hui et ancré en nous de profondes images, des rêves enchantés, des craintes réalisées et des songes éveillés. Lire Jules Verne, c’est faire l’expérience de nos fantasmes, c’est s’envoler dans des contrées lointaines et se délecter des merveilleuses gravures des Hetzel. Celui qui signait, exténué par tant de travail, « Votre bête de Somme » à son éditeur, est resté à la postérité comme l’un « des plus grands auteurs français » et nous ne pouvons que lui en être gré.

 

 

Sources :

-http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Jules_Verne/148630

-http://www.larousse.fr/encyclopedie/images/Jules_Verne_Vingt_Mille_Lieues_sous_les_mers/1311302

-https://www.jesuismort.com/tombe/jules-verne#biographie

-https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Verne

Pierre Alauzen

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