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LA DÉCEPTION PORTE UN TITRE : MAFIA III

Six ans, c’est le temps qu’il aura fallu aux fans pour avoir la suite de la célèbre licence. Décrié par certains, son cadre historique s’avère être sa plus grande force, mais ne parvient pas à masquer des défauts scandaleux pour un jeu de cet acabit. Mafia III se sera fait attendre, et ce jusque dans les rédactions de sites de tests professionnels. Lorsqu’un tel titre ne parvient que le jour de sa sortie officielle dans les boîtes aux lettres des testeurs salariés, et pas avant, c’est en général mauvais présage. C’est que les développeurs ont quelque chose à cacher. Naïf, je ne voulais pas croire ce que les professionnels disaient lorsqu’ils massacraient le jeu dans leurs articles. C’est aujourd’hui avec beaucoup d’amertume que la vérité s’impose au grand jour : la troisième itération de la saga mafieuse de 2K Games est médiocre à en donner mal au crâne. Explication.

 

1969 : Mafia, racisme, Nouvelle-Orléans fictive et guerre du Vietnam 

Une fois la galette insérée dans ma Playstation 4 et le long temps d’installation achevé, je débarque sur l’écran titre. Un grand sourire se dessine sur mon visage. Les premières notes de la version de Jimi Hendrix d’All Along The Watchtower se font entendre en surimpression d’une image de soleil levant sur le bayou, et d’un logo : Mafia III.

D’emblée, je me retrouve dans de bonnes conditions, et conclue un peu hâtivement que ce ne peut pas être un si mauvais jeu puisque rien que l’écran-titre me plaît. Après tout, j’ai adoré les deux précédents opus, et celui-ci a tout pour plaire. Les premières heures se succèdent, extrêmement plaisantes, avec des personnages charismatiques, une mise en scène somptueuse, et un scénario ayant pour colonne vertébrale la vengeance, une fois passée une scène de massacre de la famille du protagoniste sur fond de Paint It Black, n’ayant rien à envier à Kill Bill. Comme dans le film de Quentin Tarantino, le personnage principal sombre dans le coma après avoir pris une balle en pleine tête, et se réveille seul, semant la violence, la mort et la terreur sur son passage, rayant de sa liste de cibles tous les membres de la pègre locale, de la plus petite crapule au Parrain, Sal Marcano, responsable des exactions commises.

Lincoln Clay, le nouveau personnage principal, a quelque peu fait polémique auprès de certains fans lors de son annonce. Si jusqu’ici Mafia ne comptait que des protagonistes italiens, ce troisième épisode nous plonge en 1969 à New Bordeaux, version fictive de la Nouvelle-Orléans, dans la peau d’un vétéran du Vietnam, noir, en pleine ségrégation. Là se situe la plus grande force de Mafia III : son contexte historique. Rarement des jeux vidéo n’auront abordé de tels sujets, qui plus est du point de vue de minorités opprimées. Les doublages français sont convaincants, les thèmes sensibles abordés sont bien traités, et les dialogues sont immersifs et savoureux jusque dans les bouches des passants que vous croiserez au détour d’une rue de cette ville ouverte, à l’instar de ces deux femmes fantasmant sur James Brown, icône du moment. Nous sommes plongés dans le Sud raciste des années 1960, ni plus, ni moins. Côté mise en scène, le jeu dispose de cinématiques très soignées, comme dans les deux premiers opus. La dimension cinématographique est maîtrisée, avec beaucoup de références aux films de Scorsese, jusqu’à reprendre la scène d’ouverture de Casino dans un « passage caché » de Mafia III, en utilisant le même cadrage, ainsi qu’à d’autres occasions sa B.O., House Of The Rising Sun. Pour narrer l’intrigue, Hangar 13 a choisi une approche évoquant furieusement celle de la première saison de True Detective, puisque certains personnages du jeu narrent les faits en 2016 face caméra à l’occasion d’un documentaire, soit près de quarante-sept ans plus tard, titillant ainsi la curiosité du joueur sur ce qui s’est passé, et comment ils en sont arrivés là.

À noter que le jeu dispose de plusieurs fins, conditionnées en fonction de vos choix, et de la façon dont vous traiterez vos trois lieutenants, vos associés criminels dans votre quête de vengeance. Accordez-leur des faveurs et ils vous octroieront des bonus, comme de nouvelles armes, un service de garde rapprochée, ou des diversions destinées à éloigner la police de vous. Vexez-les, et ils pourront très bien vous poignarder dans le dos. On peut finir le jeu avec tous ses colonels comme on peut le finir seul. Ce petit aspect gestion est bienvenu, même s’il aurait pu être un peu plus travaillé.

Les fans de Mafia II se souviennent de sa fin controversée qui laissait incertain le sort de l’un des personnages. Sachez que ce qui m’a poussé à aller au bout de cette nouvelle aventure, c’est la promesse d’une réponse à cette question en suspens. Et cette réponse, elle est subtilement amenée à la toute fin, juste comme il faut pour que l’on apprécie le clin d’œil de sorte à ce que les nouveaux venus ne soient pas laissés pour compte, dans le flou total. Du point de vue scénaristique, c’est donc du très bon boulot.

En outre, les gunfights sont jouissifs, malgré une intelligence artificielle inexistante et bugguée à en pleurer. La conduite des véhicules est aux petits oignons, que ce soit en mode arcade ou en mode simulation. En résumé, on s’éclate et c’est là le principal, grâce à des véhicules d’époque classieux, qui dépassent rarement les cent km/h.

Et puis, il y a cette bande-son du tonnerre ! Les radios disponibles immergent le joueur, le plongent dans l’ambiance des sixties, qu’il s’agisse des musiques en elles-mêmes ou des talk-shows. Les musiques aux accents blues utilisées lors des affrontements sont savamment choisies. On appréciera aussi la mélodie du duel de banjos du film Délivrance sifflotée parfois par quelques ennemis. Les morceaux présents s’intègrent parfaitement dans le titre et bâtissent un cadre remarquable pour un jeu vidéo à l’univers unique. Rouler à toute blinde dans les rues de New Bordeaux en pleine nuit la musique à fond et les cheveux dans le vent est proprement grisant !

Si l’article s’était arrêté ici, vous vous seriez dit que c’est un très bon jeu. Moi-même si je ne l’avais pas terminé, c’est que je vous aurais dit. Mais ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Si seulement il n’y avait pas eu tout le reste…

Une descente aux enfers entre migraine et lassitude

Ce qui crève d’abord les yeux dans un océan de douleur, c’est la partie technique du soft. Seigneur, que c’est laid. Certes, les graphismes ne sont pas ce qu’il y a de plus important dans un jeu vidéo. Mais en 2016, à ce point là, c’est tout simplement honteux. Si la modélisation des personnages est superbe et que les animations sont correctes, les effets de lumière des levers et couchers de soleil sont si aveuglants qu’ils vous brûleront littéralement les rétines, à tel point que j’en ai eu des maux de tête. Le jeu est visuellement dépassé, avec au programme de l’aliasing, du clipping, du popping, du scintillement, une eau ridicule, et des textures abjectes parfois, sans exagérer, dignes du premier Silent Hill sorti sur PS1 en 1999. Dois-je vous parler aussi des bugs en tous genres ? De celui qui a fait planter ma console après seulement quarante-cinq minutes de test ? De celui qui a vu mon véhicule s’engouffrer à moitié dans le sol comme par magie, le rendant inaccessible et m’empêchant de poursuivre et d’achever ma mission ? De ces flics qui se téléportent injustement devant vous lors des courses-poursuites pour rendre artificiellement le jeu plus dur ? 

Tant qu’on y est, le ciel est pixellisé et souvent hideux, et la pluie est superbement mal faite. Hangar 13 a poussé le vice jusqu’à faire en sorte qu’il pleuve parfois alors qu’il n’y a pas un nuage à l’horizon ; allez comprendre. Vous l’aurez deviné, Mafia III n’est clairement pas dans le haut du panier des open-worlds visuellement parlant. Red Dead Redemption, sorti il y a six ans, est beaucoup plus cohérent et satisfaisant en comparaison. Même Mafia II, sorti en 2010, est mieux optimisé, c’est dire. 

Les développeurs ont donné le bâton pour se faire battre en affichant lors des phases de conduite en haut de l’écran un rétroviseur impossible à désactiver alors qu’il est inutile, et surtout révèle une distance d’affichage misérable. Tout disparaît dans un rayon de dix mètres derrière vous, dans un brouillard infâme de la couleur du ciel. Et oui, c’est à vomir. Incompréhensible. 

Si le début du jeu est vraiment intéressant, bien mis en scène, scénarisé, avec des missions structurées et enivrantes dans la veine des premiers Mafia, ainsi que la fin, l’entre-deux, qui s’étale sur près de trente heures, est une pure souffrance. Vous allez faire toujours, toujours la même chose, d’un ennui insoupçonné, et ressentir une désagréable sensation d’abrutissement à force de tuer, tuer, tuer, et tuer, toujours en suivant le même schéma actantiel peu inspiré, paresseux, et scandaleux pour un jeu de cet ordre qui va aller jusqu’à recycler ad vitam nauseam ses mécaniques et ses environnements, que vous visiterez un nombre incalculable de fois, avec déplaisir. Et si la carte du jeu vous permet de visiter le bayou, celui-ci s’avère sans le moindre intérêt. En dehors de deux ou trois missions, vous n’aurez jamais la moindre raison d’y mettre les pieds. 

J’ai été tenté plus d’une fois d’arrêter. De mettre fin à cette torture. D’abandonner Mafia III et de passer à autre chose, à un autre jeu. Mais j’avais quand même envie d’aller jusqu’au bout de l’histoire. J’exécrais tout dans ce jeu, excepté son scénario suffisamment bien construit et intéressant pour me tenir en haleine. J’ai subi Mafia IIIbien plus que je ne l’ai apprécié, et c’est bien dommage de se forcer à jouer, d’expérimenter l’antithèse même de l’amusement. Si le soft dispose de quêtes annexes en marge de l’intrigue, je dois bien avouer que je ne m’y suis pas frotté, parce que je n’ai pas eu le courage de les faire entièrement. J’étais lessivé, au bout du rouleau : au bout du compte, la lassitude l’a emporté, car Mafia III est épuisant dans le plus mauvais sens du terme.

 

En conclusion, une véritable gueule de bois vidéoludique

Si je n’avais pas voulu être exhaustif et vous fournir un avis complet, je me serais arrêté au bout de dix heures, j’aurais torché mon article, et vous aurais dit sincèrement que je trouvais le jeu génial en dépit de quelques défauts notoires. Je vous aurais dit que s’il est moins optimisé qu’un Gears Of War 4, qu’un Rise of The Tomb Raider, qu’un énième Call Of Duty, il est mille fois plus original dans ses thèmes abordés et singulier dans son scénario, et j’aurais été jusqu’à dire que vous auriez tort de ne pas le faire. Vingt heures de labeur plus tard, mon avis a évolué. Je me suis forcé à terminer le jeu pour vous fournir un avis exact, honnête, et je peux dorénavant le crier haut et fort : fuyez. Les trailers et les premières heures de jeu vendent du rêve, mais ce n’est qu’un mirage. Quelle tristesse quand on voit que tout était parti d’une bonne intention, traiter un pan de l’histoire des Etats-Unis que l’on cherche à oublier, alors qu’il est aujourd’hui plus que jamais d’actualité, en constatant la montée du populisme et de l’extrémisme nord-américain. Mafia III a quelques qualités, mais elles sont dérisoires par rapport à ses défauts insurmontables qui vous flingueront le cerveau. Y jouer, c’est avoir l’impression de régresser mentalement. Bonne chance pour la prochaine fois 2K Games, mais ce sera certainement sans moi désormais.

Petite illustration de la laideur :

Mafia III

Mafia III

Mafia III

 

Hugo Nikolov

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