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LA HORDE DU CONTREVENT, D’ALAIN DAMASIO : ALLEZ VIENS, J’T’EMMÈNE AU VENT

Alain Damasio est un auteur de science-fiction reconnu, notamment à l’origine de deux romans au succès phénoménal : La Zone du Dehors et La Horde du Contrevent, que je tâcherai de vous présenter ici. Il est également l’auteur d’une quinzaine de nouvelles, dont certaines ont été recueillies dans Aucun souvenir assez visible, mais qui ne sauraient présenter à son lecteur la même ambition littéraire. En effet, chacun des romans de Damasio est le fruit de trois ans de réflexion et d’écriture, et c’est ce qui en explique la reconnaissance, critique comme populaire.

Récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire en 2006, La Horde du Contrevent s’étale, se déploie, se développe sur plusieurs centaines de pages (701 pour être exacte en ce qui concerne la version poche), ce qui donne d’emblée l’impression de se confronter à un livre exigeant. En effet, il requiert une certaine attention de la part du lecteur, mais finalement c’est l’histoire qui s’impose petit à petit à lui, presque insidieusement : seule une obligation sociale ou professionnelle, ou bien l’épuisement, parviennent à mettre temporairement fin à la lecture. Bien vite, on se retrouve obsédés par l’histoire, et l’univers qui y est présenté n’y est pas pour rien.

Ils ont accepté, presque par erreur, une invitation

L’histoire se déroule dans ce que l’on pourrait appeler un « monde à sens unique ». Ici, pas besoin de se déplacer en comptant sur sa boussole : Nord et Sud sont recouverts de glaciers infranchissables, et seule la progression d’Est en Ouest est envisageable. En effet, des vents puissants et terribles soufflent avec force, et rendent toute traversée quasiment impossible. Dès lors, tout déplacement est périlleux, et on a peine à imaginer que certains pourraient être assez fous pour se détourner du seul chemin qui semble tracé naturellement.

Pourtant, la Horde du Contrevent va se confronter à ces vents. Composée de 23 téméraires aventuriers ayant chacun un rôle bien défini, elle part de la ville d’Aaberlas, à l’extrême Aval, pour aller jusqu’au bout du monde, l’extrême Amont. Leur but ? Remonter à la source des vents, qui compliquent tant leur vie. Chacun a sa propre idée de ce qu’il va y trouver, mais pour avoir le fin mot de l’histoire, le lecteur devra attendre la fin du livre, après avoir espéré avec chacun des personnages.

Ils sont pas solitaires, ils sont solidaires

En effet, ce sont bien les personnages qui font la puissance du livre : chaque aventurier a son rôle, son histoire et une personnalité propre. Certains sont davantage développés que d’autres, mais tous contribuent à l’histoire et apportent leur pierre à l’édifice, car tous participent à cette quête qui prend parfois l’aspect d’une véritable bataille. C’est ce qui permet de donner l’impression au lecteur qu’il entre dans une saga, à l’univers riche, alors que le livre n’est qu’un one-shot : les différentes péripéties mais aussi la cohérence du récit malgré le nombre de personnages sont autant de particularités qui retiennent son attention.

Ainsi, chacun des vingt-trois hordiers prend au moins une fois la parole dans le livre, le changement s’effectuant à chaque nouveau paragraphe. Pour aider le lecteur à se repérer, celui-ci retrouve un symbole en tête de paragraphe, associé à un hordier. Si ce système peut sembler compliqué, voire fastidieux, il devient en fait rapidement naturel. Au départ il est nécessaire de se reporter au marque-page fourni avec le livre et permettant de se rappeler à qui est attribué chaque signe, mais au fur et à mesure que l’histoire avance et que l’on découvre les nuances dans la personnalité de chacun, il est possible de reconnaître chacun d’entre eux. Surtout, on se rend bien vite compte que c’est ce qui donne tout son sel au livre : le rythme est maîtrisé et jamais on ne s’ennuie, tant découvrir les événements du point de vue de plusieurs personnages est un plaisir.

 

Le marque-page permettant d’identifier les narrateurs successifs

S’ils ont un rôle dans la construction de la narration, les personnages n’en sont pas pour autant des faire-valoir, et en ont également un tout au long de l’épopée. Chacun a sa tâche : par exemple, Erg protège le groupe, Callirhoée s’occupe du feu et Oroshi sent et prévoit le vent. Pourtant, personne n’oublie qu’il fait avant toute chose partie d’un groupe, la Horde, qui reste soudée face à l’adversité, notamment grâce aux injonctions de Golgoth, qui dirige l’expédition.

Un style absolument pas artificiel

D’autres caractéristiques de ce roman étonnent le lecteur habitué à des histoires plus consensuelles, notamment le vocabulaire. Les expressions, la syntaxe semblent presque être propres à ce monde, mais dans le même temps on ne peut pas ne pas y voir un hommage, presque une ode à la langue française.

En effet, point de Parnasse et « d’art pour l’art » ici, chaque exercice de style se met au service de l’histoire et des nombreuses péripéties : on ne peut que penser au duel linguistique entre Caracole et Selème, véritable joute verbale qui parvient presque à faire oublier la présence d’un auteur et de sa construction de l’histoire, tant tout semble si fluide et naturel.

Avec ses nombreux personnages charismatiques, La Horde du Contrevent aborde un grand nombre de thèmes (tels que l’amour, l’estime de soi, la mort) que l’auteur, sans jamais y apporter une réponse catégorique, parvient à mêler à cette quête qui pourrait de prime abord sembler éloignée du monde dans lequel nous vivons.

Contrairement à de nombreux univers de science-fiction qui restent fixes, celui de La Horde du Contrevent évolue, comme ses personnages, pour le plus grand bonheur du lecteur, qui s’il se laisse embrigader dans la Horde, ne ressortira pas de ce livre sans avoir essuyé quelques larmes.

 

 

La Horde Du Contrevent, d’Alain Damasio ; Folio SF ; 11,10€

Justine Ferry

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