Spektateur

“La peur”, d’après Stefan Sweig : angoisse déchirante et scénographie de l’adultère.

Irène est l’héroïne de l’histoire. Mère au foyer mariée à un avocat pénal, Fritz. Deux enfants. Classique. Irène s’ennuie profondément. Emma Bovary de l’après-guerre, elle se divertit auprès de son amant, son professeur de piano. Un jour, en sortant de chez lui, elle se heurte à une femme menaçante qui prétend être la compagne du musicien, et qui va la faire chanter en réclamant des sommes de plus en plus élevées. Irène est alors entraînée dans une spirale angoissante, craignant sans cesse que son mari apprenne sa liaison adultère. L’irréparable est imminent lorsque le coup de théâtre survient. Le décor mobile, où se déroule la pièce, nous immerge dans l’atmosphère des années 50 où la femme n’a pas encore pris toute son indépendance.

« La Peur » est une nouvelle, adaptée en pièce de théâtre, ce qui amène de multiples modifications. Il est indispensable de montrer les relations à l’intérieur du couple, les tourments, la peur dévastatrice à travers des dialogues retravaillés et reconstitués. Toutefois, d’autres transformations sont plus surprenantes : certaines ne changent rien au fond, on pense ici à la bonne qui casse maladroitement des assiettes, les cache et en rachète d’autres pour dissimuler l’incident. Cette anecdote remplace la bêtise de la petite fille qui a cassé le cheval de bois de son frère par jalousie, préférant le dissimuler dans la cheminée plutôt que d’avouer. Toutefois, plusieurs libertés prises par Élodie Menant ébranlent quelque peu l’histoire : la prétendue compagne du musicien, impitoyable dans la nouvelle, donne dans la pièce quelques conseils judicieux sur la nécessité de l’aveu, tandis que la réconciliation entre le mari et sa femme, qui semble totale dans la nouvelle, est beaucoup plus incertaine dans la pièce.

” Le malheur, elle le sentait maintenant, avec une netteté effroyable, était inévitable, la délivrance impossible. “

L’adaptation de « La peur » présente de nombreux points forts. L’histoire est passionnante, tout comme les acteurs dont l’interprétation est remarquable. Le suspens tenaille le spectateur jusqu’au bout : les tourments croissants de l’héroïne s’emparent du public, qui n’est plus simple observateur de la souffrance d’Irène à mesure que l’intrigue progresse. La souffrance est schizophrène. D’une impressionnante crédibilité, les acteurs diffusent l’angoisse : Irène est mue par la peur, tandis que la maître-chanteuse devient une représentation de la torture psychologique. Tour à tour, Hélène Degy et Élodie Ménant (les deux actrices alternent les représentations) sont criantes de vérité dans le rôle de la femme adultère perdue dans ses mensonges par peur d’avouer l’inavouable. Le travail d’adaptation est précis, et change en dialogues des analyses de sentiments faîtes par Zweig dans le corps du texte. Les notions de faute, de culpabilité, d’aveu, de punition sont sensiblement traitées et approfondies grâce au jeu subtil des acteurs. La mise en scène, percutante, fait jouer de nombreuses portes et panneaux qui tournent, reflets de l’enfermement d’Irène qui tourne en rond et se heurte aux vitres comme un insecte prisonnier, victime d’une peine à perpétuité tendant à la mener jusqu’à la mort.

Toutefois, certains aspects de l’adaptation paraissent inutiles, et modifient le sens : le manque de communication au sein du couple ne subit pas le même traitement que dans la nouvelle face à la chute finale, provoquant une dissonance entre le ton fataliste de la pièce et le choc de la révélation. Quelques petits défauts de placement ou d’échange font trébucher dans la compréhension, sans grande gravité. Le personnage d’Irène bascule parfois dans l’hystérie, une hystérie parfois redondante, qui frustre un spectateur amateur d’une représentation plus élégante, et de fait, plus sombre, de la peur et de la folie, sentiments plus internes et intimes appelant à la sobriété. L’entame, quelque peu poussive, rebute certains spectateur aguerris qui peinent à entrer dans la pièce. 

La magie prend forme grâce à la finesse du texte et à une interprétation solide. Les sentiments sont en émoi face à un désarroi qui persiste jusqu’au dénouement final. C’est presque un plaisir coupable d’assister à la chute d’un couple qui semble avoir tout pour être heureux, et où chacun par son inconséquence va réduire à l’état de lambeaux. Les nouvelles de Stefan Zweig inspirent bien des metteurs en scène. Toutefois, « La Peur » est rarement adaptée au théâtre : Élodie Ménant propose une mise en scène audacieuse, à l’esthétique cinématographique, pour nous plonger au plus proche de l’intimité coupable des personnages : un malaise cathartique puissant qui fonctionne, et que l’on ne peut oublier une fois sortis du Théâtre

Michel. 

FICHE SPECTACLE

D’après Stefan ZWEIG

Distribution
Dans le rôle d’Irène :
Hélène DEGY ou Elodie MENANT
Dans le rôle de Fritz :
Aliocha ITOVICH ou Arnaud DENISSEL
Dans le rôle d’Elsa : Ophélie MARSAUD ou Muriel GAUDIN

Mise en scène, scénographie et adaptation : Elodie MENANT
Décor : Olivier DEFROCOURT
Costumes : Cécile CHOUMILOFF , Sylvie LEFRAY , Janie LORIAULT et Marion VANESSHE.
Lumières : Marc AUGUSTIN
Graphistes : Mathieu STORTOZ et Salima GLAMINE

Attaché presse : Francesca MAGNI – lui écrire

Tourneur : Atelier Théâtre Actuel et ZD Productions

 

Laura Salinas

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