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La réécriture des Trois Sœurs par Simon Stone : une déclinaison du même ?

Trois Sœurs certes, mais « Trois Sœurs de Simon Stone d’après Tchékhov » comme le précisent les affiches. En quelques années, ce metteur en scène australien s’est fait un nom sur la scène internationale ; dernier succès en date :  Ibsen Huis, joué à Avignon cet été. Il s’attaque ici aux Trois Sœurs, pièce de Tchékhov, moins d’un mois après Timofeï Kouliabine, qui a lui aussi porté la pièce sur les planches de l’Odéon. Deux adaptations aux antipodes qui montrent la richesse qu’offre cette œuvre, plus d’un siècle après sa création. Cependant, si cette pièce connaît un tel succès, c’est qu’elle semble faire écho au sentiment de déshérence du monde contemporain.

 

 

« Ces invalides du présent » (Gorges Danu)

            Ce rapport au présent, Simon Stone le revendique et justifie à ses yeux la réécriture de la pièce. Le lyrisme tchékhovien s’atténue pour faire place à un langage plus cru, plus dur, en prise avec notre temps. Aux piques contre Trump se mêlent des considérations plus graves : la mort, la nostalgie des jours heureux. On renoue avec le projet du dramaturge originel : parler pour combler le vide, pour s’occuper quand on se sait passer à côté de sa vie. La difficulté à communiquer s’insinue dans les conversations, les personnages échangent des banalités mais leurs voix s’ombrent souvent de regrets et de rancœurs. Le présent apparaît comme un lieu à fuir : entre un passé magnifié et un futur idéalisé ; revenir aux heures joyeuses de l’enfance, rythmées par les fêtes et les réceptions ou se projeter dans un amour naissant, une existence qui reste encore à construire. La pièce s’ouvre sur les paroles d’Irina, la plus jeune des sœurs :

« IRINA : Je me suis réveillée ce matin tellement pleine d’espoir. […] Rimbaud a arrêté d’écrire de la poésie à vingt-et-un ans, je ne fais que commencer.

   OLGA : Tu veux écrire de la poésie ma chérie ?

   IRINA : Non, je veux dire, l’œuvre de ma vie. »

Elle exprime sa soif de vivre face à Olga, l’institutrice résignée qui se comporte déjà en « vieille fille » à 28 ans. Et entre elles deux : Macha, épouse malheureuse qui cherche une échappatoire dans sa liaison avec Alexandre, voisin déjà marié à une femme neurasthénique qu’il ne quittera jamais… Plus que trois individus distincts, ces sœurs apparaissent comme différentes incarnations du même : de la même nostalgie et des mêmes aspirations déçues.

L’enlisement dans l’enfermement

            Toutes trois se retrouvent comme emprisonnées dans une maison de vacances, hantée par les mêmes visiteurs d’année en année ; héritage familial légué par le père, comme un havre « conçu pour que nous ayons une échappatoire et être heureux ». Or elle devient le point d’ancrage d’une nostalgie emprunte de mélancolie, incarnée dans la pièce de Tchékhov par le désir de retourner à Moscou. Chez Simon Stone, la rupture entre passé et présent est d’autant plus violente que les personnages n’ont plus de recours. Privés du prétexte de l’exil, ils sont mis face à l’impossibilité du retour à l’âge d’or. La conscience de la perte ne peut dès lors qu’être plus vive.

 

A travers ce changement, on remarque l’enjeu du travail de réécriture. Par-delà ce que nous pourrions qualifier « d’actualisation » des références au monde contemporain, se joue un réel travail sur le traitement des enjeux philosophiques de la pièce. Néanmoins, l’esprit de la pièce reste similaire, cette maison incarne le paradis perdu et semble devenir un personnage à part entière. L’installation scénique est impressionnante, une maison tourne sur le plateau et l’on assiste aux scènes en regardant par ses fenêtres. Le spectateur est le seul à pouvoir avoir une vue de l’ensemble des tableaux qui coexistent entre les pièces de la maison. Ce dispositif permet de faire se croiser les dialogues, d’une réplique à l’autre l’attention du spectateur est captée par des échanges différents. Ces fenêtres apparaissent comme des cadres, métaphore possible de l’enferment des personnages dans cette maison où ils s’enlisent sans pouvoir réaliser leurs aspirations. Enfermement qui se tisse au cœur même du texte, dans des obsessions ressassées qui vont jusqu’à perdre toute substance : départ, travail ou dispersion de cendres.

 

Modérons toutefois nos ardeurs interprétatives, Simon Stone déclare que dans son théâtre : « les décors sont rarement chargés de signification. Ils me donnent seulement l’occasion de développer un style de jeu. » Et ce style surprend, les comédiens sont équipés de micros, les espaces évoluent selon l’angle sous lequel ils s’offrent au regard du spectateur, la douceur et la poésie de la neige se heurtent à la violence des échanges… C’est une expérience que je ne peux que vous souhaiter de vivre.

                                                                                                                                  Solène GALLIEZ

Dossier d’accompagnement : Trois Soeurs. Théâtre de l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

http://www.theatre-odeon.eu/sites/default/files/da_les_trois_soeurs.pdf

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