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La révolution de l’amour : les échanges épistolaires 2.0

Sommes-nous en train de vivre une révolution de l’amour ? Morgane Ortin en est persuadée ! Cette jeune éditrice de la maison Des Lettres nous en livre la preuve dans un roman que les plus de 50 ans n’auraient pas pu connaître, et qui pourrait froisser les amoureux des belles lettres. Pourtant, l’amour, c’est bien ce qui nous rassemble autour de cet ouvrage, publié chez Albin Michel le 31 Octobre dernier !

 

À l’origine de ce livre, la création de ce compte Instagram, « Amours Solitaires », où Morgane Ortin a voulu créer une mémoire des SMS d’amour qu’on ne parvient plus à saisir matériellement. Son constat dépasse toutes les idées reçues sur les nouvelles générations, qui seraient incapables d’élever la plume : le romantisme n’est certainement pas mort ! D’ailleurs, c’est sûrement l’engouement qu’a suscité  l’initiative sur le réseau qui en témoigne le plus fidèlement, avec plus d’une centaine de bribes de conversations reçues chaque jour anonymement. En l’espace de quelques mois, le projet de la jeune éditrice prend une tournure militante pour la revalorisation de notre sensibilité, trop souvent refoulée comme une faiblesse, et de cette merveilleuse capacité que chacun d’entre nous a de s’émouvoir. Publier ces amours intimes et digitalisés sur papier dans ce livre hybride, c’était avant tout nous confronter à ce jeu inhabituel des supports, et postuler qu’il n’y a pas qu’une seule forme de romance. En fait, il s’agissait pour Morgane Ortin de nous dire que la lettre d’amour n’est pas morte, mais qu’elle a tout simplement évolué.

Ce roman épistolaire 2.0 suit une construction des plus originales, d’assemblage de captures d’écrans, dans une absence totale de narration. Pour autant, les sentiments sont toujours aussi vifs et le livre retrace une histoire passionnée d’un couple, qui n’a rien à envier aux plus intenses des correspondances amoureuses de la littérature française. L’auteure fait le choix de ne porter aucune modification sur le contenu des messages, mais se permet quelques retouches sur les informations temporelles qui sont, finalement, le seul repère du lecteur pour suivre l’évolution de la relation.

 

« Fragment d’un texto amoureux »

Des bulles, de partout, qu’on « scrolle » comme une longue conversation. A vrai dire, c’est sûrement cette retranscription du « chat » sur papier qui est aux premiers abords, déroutante. Nos yeux sont pourtant soumis à ce format si proche de nous, l’écran de nos smartphones, d’où jaillissent les paroles intimes d’une dizaine de caractères. Le choix des mots en est d’autant plus réfléchi, plus fort, plus révélateur. On ressent un goût prononcé pour la beauté de la langue française, qui donne lieu à des échanges emprunts de poésie, et de beaucoup d’humour. La familiarité du dispositif créé rapidement une relation privilégiée avec le lecteur qui se reconnaît dans son rapport à ce destinataire particulier, qu’est l’être aimé.

Qui ne s’est jamais agrippé à son téléphone dans l’attente interminable d’un message, réécrit une douzaine de fois un même bout de phrase, relu des vingtaines de fois ce SMS qui nous a secrètement bouleversé pour se faire du bien. En fait, on s’y retrouve secrètement et, « s’il y a cohésion, c’est dû à l’universalité du sentiment » déclare Morgane Ortin. Et les discussions sélectionnées ici illustrent ce que signifie être soi-même, sans artifices, dans une mise à nue sincère de l’amoureux qui n’a pas peur de DIRE, ni de se laisser saisir par la parole de cet interlocuteur qui nous comble. Ces précieux témoignages nous touchent par la sincérité du dialogue, mais aussi par ces quelques maladresses de parcours et ces nombreux silences, envahissants, aussi purs que les pages blanches qui s’interposent parfois entre le couple.

Mais alors, peut-on s’aimer par SMS ? Pour Morgane Ortin, il n’y a pas de « bien dire », tout est dans la parole, libérée de tout jugement de valeur.

D’ailleurs, l’auteure n’identifie pas ces deux personnages, parce que finalement ce n’est pas ce qui importe pour suivre leur histoire, bien au contraire. La démarche tend à rappeler que les deux sexes sont capables de s’émouvoir et, qu’au-delà de leur nature grammaticale, la sensibilité ne demeure pas féminine, autant que le désir n’est pas essentiellement masculin.

Morgane Ortin nous offre une lecture rare, qu’il ne faut surtout pas sous-estimer à cause de son allure originale, trop extravagante et illisible à certains égards, justement parce qu’elle vient contredire tout le mépris saisissant qui peut surgir d’une opinion infondée sur la question.

Ces messages invitent à relativiser le rapport au téléphone portable, qui n’est qu’un support privilégié de notre époque et qui nous donne l’opportunité de réduire les distances, et supporter l’absence. Morgane Ortin a réussi à saisir toute la tendresse de ces échanges en partie insaisissables.

 

Amours solitaires, Morgane Ortin, Albin Michel 2018

Eliseveta Loulelis

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