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LA TOURNÉE DES MERVEILLES D’AUDREY BOURGE – PREMIÈRE PARTIE

Berlin, voyage en terre mélancolique

Ah, Berlin ! Ses No man’s land, ses immenses voies aussi grises que vides, ses friches. Quand on vit dans une ville-musée telle que Paris, la découverte de Berlin est un choc culturel en soi. Le vent qui souffle en rafales nous susurre à l’oreille les récits d’un passé qui a marqué au fer rouge l’urbanisme et l’architecture de la ville. L’espace et le vide qui l’accompagnent nous transforment en pèlerins mélancoliques, perdus dans un entre-temps où les fantômes du passé se heurtent, la nuit venue, à une modernité hystérique.

Passée la première impression d’avoir atterri sur une scène de tournage de The Walking Dead, j’entreprends un travail d’archéologue minutieux : fouiller la poussière et la grisaille pour en découvrir les merveilles. Pour ne pas sombrer dans l’ambiance morose de la capitale, je m’accroche comme un naufragé à son radeau de fortune aux monuments les plus connus : une balade sur l’Alexanderplatz pour y voir la Fernsehturm surplombant la ville, son horloge, ainsi que la Brandenburger Tor, suivie d’une visite du Bundestag et de l’île aux musées.

La dualité entre passé et modernité est omniprésente, le nouveau s’appuie sur l’ancien, et l’ancien reprend ses droits sur le nouveau. Berlin se fait phœnix, on la voit presque réunir les cendres entre ses mains pour modeler les nouvelles infrastructures. Je reste, encore aujourd’hui, profondément marquée par cette sensation de quelque chose en devenir, d’un travail laborieux de reconstruction, d’un entre-sort, d’une ville qui se relève, claudiquant, et s’appuie sur son passé pour construire l’avenir.

On dirait que le temps s’est arrêté mille ans, laissant les habitants endormis dans une torpeur immobile dont ils viennent de se réveiller avec une rage de vivre incommensurable. C’est une ville qui sublime la mélancolie, transcende l’ennui, qui a quelque chose de Baudelaire ou de Proust. Mais c’est aussi une ville à deux niveaux : il y a la couverture, les façades, l’extérieur qui ramènent encore et toujours au passé . Mais tout cela cache un autre monde, que l’on pourrait dire diamétralement opposé : celui des gargantuesques kebab à 3 euros, des pintes à 1.5 euros et de la vie nocturne effrénée. On connait tous, au moins de nom, le Berghain ou le Tresor, emblèmes du clubbing Berlinois et de la techno à l’échelle mondiale. Aussi frappants par leur grandeur que par leur exubérance, ils accueillent la vie nocturne Berlinoise : celle de tous les possibles, celle de toutes les expiations, de la liberté débridée. Je vis un voyage schizophrène.

Comme on le sait, ce qui se passe au Berghain reste au Berghain, je m’attarderais donc plus sur mes découvertes culturelles, aussi riches que nombreuses, et plus spécifiquement sur le musée Juif ici, ainsi que sur le concert de Max Richter au Kraftwerk dans un prochain article.

Le Musée Juif ou la violence des lignes

Certes, le musée Juif n’est pas le choix le plus fendard qui soit, néanmoins, il fait partie des expériences les plus fortes de mon voyage. Et quoique le lieu ne s’y prête pas vraiment, j’ai été, à chaque découverte, du début à la fin de ma visite, euphorique, exaltée, ra-vie ! A chaque fois que l’œil se pose quelque part, remarque quelque chose, il y a derrière une idée géniale de l’architecte, Libeskind.

Le blitz, comme l’appelle les allemands, est à ce jour l’œuvre architecturale la plus remarquable et la plus intelligente qui m’ait été donnée de voir (non pas que je sois une grande exploratrice d’architectures, mais quand même.).

Comme son nom le promettait, le projet « Between the lines » présente une force conceptuelle et symbolique exceptionnelle mais bien souvent discrète ; en comprendre l’essence est un travail qui demande un effort d’immersion dans les différents espaces, d’abandon et de réflexion. L’architecte se joue du visible et de l’invisible, de la présence et de l’absence pour déstabiliser le visiteur et le plonger dans différents états, conditionnés par les différentes salles.

De l’extérieur déjà, l’édifice interroge : sa forme d’éclair découle d’une forme d’aléatoire. L’architecte tenant a préserver les volumes et la végétation présents initialement a construit les contours de son éclair selon ceux-ci. Pour autant, le bâtiment renvoie une impression assez violente dans le paysage, ses arrêtes sont aiguisées, l’inox et le zinc qui recouvrent ses façades lui donnent un air de sculpture monumentale ou de Guggenheim déconstruit. Et pour cause, l’architecte voulait représenter par ces lignes dures et brisées, l’étoile de David éclatée. Poussant le vice du symbolisme un peu plus loin encore, Libeskind perça ses lignes de fenêtres aux allures de meurtrières, sortes de grands vides sombres dans ces façades massives et métalliques, correspondant à la liaison d’adresses de grandes figures Berlinoises juives.

Ainsi, avant même d’avoir pu pénétrer dans l’édifice, l’architecte nous raconte déjà la présence violente de ce système qui frappa le peuple tel un éclair et marqua a jamais son histoire et son visage, le laissant défiguré, meurtri de vide.

Autre fait remarquable, le musée ne possède pas d’entrée. Celle-ci s’effectue par le Kollegienhaus, musée de l’histoire Allemande. Une fois encore, l’architecte fait un geste fort en induisant au spectateur le lien étroit qui unit l’histoire de l’Allemagne et celle du peuple Juif : Il faut rentrer dans l’histoire de l’Allemagne pour accéder au musée Juif et l’histoire allemande porte les stigmates de l’histoire juive. Le fait que cette relation entre les deux édifices soit souterraine induit également un symbolisme très fort : elle est gravée a jamais dans le sol du pays mais ne s’impose pas au regard.

On entre dans le musée en descendant dans un puits de béton de toute hauteur, transperçant l’ancien bâtiment. Plus on descend, plus il fait froid et sombre. Arrivé au sous-sol, le visiteur est mal à l’aise, les plafonds sont bas, chaque paroi est inclinée mais toutes dans des orientations différentes, la lumière artificielle et criarde ; le visiteur ressent une violence s’exercer contre lui, le climat est presque anxiogène, au moins oppressant. Le lieu impose ses lois aux visiteurs, il est en pente, fait de lignes brisées et d’intersections de droites, il impose ce parcours éprouvant le long des trois axes qu’il porte : L’axe de la continuité coupé par celui de l’exil et enfin celui de l’holocauste. Un autre axe se révèlera lors de la visite : celui du vide. Ces vides côtoient la visite sans être vraiment accessibles, ils rendent visible l’absence et nous interpelle sur celle-ci, sur ce qui aurait pu ou du les remplir.

L’axe de la continuité est le premier qui nous est donné a arpenté, cependant, impossible de le parcourir d’un trait sans passer à côté des deux autres… le visiteur a donc le choix entre la continuité et donc l’oubli de l’exil et de l’holocauste ou l’interruption de la continuité pour passer par l’holocauste et l’exil (tu le sens mon gros symbolisme ?). En outre, l’axe de la continuité présente une ascension vertigineuse par l’escalier principal, conçut de telle sorte qu’il revoit une impression d’infini a qui se trouve tout en bas. Une lumière naturelle transparait au loin mais cette remontée vers la lumière parait difficile, éprouvante. Tout en haut de cet axe se trouvent les collections du musée, qui, tout comme leur scénographie et leur mise en scène, sont remarquables mais sur lesquelles je ne m’étendrais pas.

Avant de monter donc, on se risque donc à l’axe de l’exil qui présente une petite collection de photos et de divers autres objets relatant les différentes étapes et les conditions de la mise en exil des Juifs en Allemagne. Le visiteur avance au milieu de bijoux confisqués, de photos abimées, comme des bouts de souvenirs forcés d’abandonner sur le chemin, jusqu’au jardin. Jardin de l’exil, composé de 49 colonnes disposées en 7 rangées de 7 éléments surplombés d’oliviers. Le sol est instable, l’horizon impossible. Le visiteur perd ses repères étouffés par ces piliers imposants, inclinés et très rapprochés. Il s’agit alors de s’accoutumer à ce nouveau relief étouffant et depuis lequel on ne peut apercevoir du monde extérieur que quelques branches d’olivier inaccessibles.

Histoire et fracas

De retour à notre parcours et avant de reprendre le chemin de la continuité, il ne nous reste alors plus qu’à arpenter l’axe de l’holocauste, celui-ci est dépouillé et n’offre qu’une possibilité : la tour de l’holocauste. On entre dans cette tour seul, après qu’un gardien nous a autorisé à ouvrir une lourde porte blindée qui se claquera dans notre dos dans un fracas glaçant. Isolé dans cette immense tour sombre et vide, le visiteur se sent écrasé par ces parois et son regard se porte alors dans un élan d’espoir vers la seule entrée de lumière qu’offre le lieu : une petite meurtrière à des mètres de hauteur, inaccessible et ne laissant entrer que la lumière nécessaire pour se rendre compte de son isolation. Une petite échelle en descend mais toujours trop haute pour y accéder. On ressent immédiatement un profond sentiment de peur et d’isolement, d’enfermement et d’oppression. Si Libeskind n’avait pas été architecte, il aurait été metteur en scène ou acteur, sa création dégage une telle théâtralité ! L’architecture nous manipule selon un plan extrêmement raffiné, précis et profond ; l’architecte ne veut pas seulement nous montrer, mais surtout nous faire ressentir.

S’empressant de sortir de cette tour lugubre, le visiteur entreprend alors l’ascension de l’escalier. Après quelques marches seulement, un bruit de fracas métallique se fait entendre, que l’on suit sans une certaine appréhension. On se risque au premier palier, avance dans un couloir désert et transpercé de toute part par ces « vides » alors que le fracas s’amplifie pour découvrir « le vide de la mémoire ». Au sol, une multitude de visages métalliques rouillés et figés dans une expression d’horreur. Le visiteur est invité à marcher sur cette installation pour poursuivre sa visite et comprendre l’origine du fracas métallique. Les premiers pas sont violents, ce sont eux qui font s’entrechoquer le métal par le poids des pieds sur ces visages, qui semblent nous hurler d’arrêter. Le retour se veut alors plus rapide mais les cris ne s’en font que plus fort, l’écho les accentue comme pour qu’on ne les oublie jamais.

Sur cette note joyeuse, on peut confirmer que ce musée est un exemple exceptionnel d’une architecture qui parle, qui fait sens par elle-même, elle est le musée. Avant même d’avoir vu les collections et les installations qui constituent généralement l’essence même de l’exposition, le public est confronté à un choc violent, à cette histoire. Le fait est qu’on retiendra davantage un moment ou une émotion qu’une photo ou un objet, ici les deux sont indissociables, ils se font écho et cela résonne très fort en nous.

Dans la catégorie édifice à émotions fortes, je pourrais aussi parler de l’East Side Gallery, cette parcelle du mur de Berlin qui a été conservée et recouverte par des artistes du monde entier et dont on peut toujours admirer les œuvres, ou encore du mémorial aux Juifs assassinés, genre d’immense « champ » de stèles de béton…Mais je pense que l’on connait assez le passé de Berlin et qu’il est franchement plus que temps de se pencher sur son présent…

 

Audrey Bourge

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