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LA TOURNÉE DES MERVEILLES D’AUDREY BOURGE – SECONDE PARTIE

Max Richter : Apocalypse et pyjamas

Dans le cadre du festival MaerzMusic, Max Richter proposait une présentation de son dernier album, Sleep, un album de huit heures, fait de berceuses oscillant entre l’ambient et le modern classic. À album particulier, présentation particulière. Ainsi l’artiste devait-il jouer avec ses musiciens pendant huit heures sans interruption au Kraftwerk, la salle de concert du Tresor. L’expérience s’annonçait inédite. J’ignorais si elle serait agréable mais elle avait le mérite d’être intrigante, différente. Une chose rare, en somme. Passer la nuit dans une usine désaffectée, transformée en salle de concert, dormir sur un lit de camp tout en écoutant de la musique classique…

Bon. J’adore Max Richter, il m’apaise. Donc je fonce.

Une fois la réservation faite, l’insomniaque et anxieuse que je suis ne peut réprimer ses doutes : « Vais-je réussir à m’endormir ?», « Mais si je m’endors, je ne profiterai pas de la musique ! », « C’est une expérience unique, je ne dois pas la manquer… », « Mais quand même, comment résister au sommeil ? », « Il risque de faire froid… », « Combien de personnes seront là ? »…

Bref.

Arrivée sur place, après l’achat précautionneux d’une grenouillère de circonstance, la longue attente aux portes du Tresor réveille mes incertitudes : le froid est glacial, le quartier désert, la nuit s’annonce longue. Tout se bouscule : la file d’attente, l’entrée au Tresor, la file d’attente, la confiscation absolument révoltante de ma réserve de gras et de sucré, encore et toujours la file d’attente et, enfin, la réservation d’un emplacement (entendez par là un lit de camp type service militaire du siècle dernier).
Mon numéro d’emplacement – ce Graal ! – en main, j’accède à la salle de concert. Somptueuse. Tous les spectateurs découvrent ébahis ce décor et cette atmosphère post-apocalyptique.

L’usine à berceuses

Une immense usine au milieu de laquelle trône un tout aussi immense lustre de cristal. C’est incroyablement impressionnant et l’effet est immédiat. La réalité me rattrape et la vue de mon emplacement entraîne un besoin urgent de faire un tour près du bar aperçu plus tôt. La buvette installée en rez-de-chaussée et ses guirlandes créent un décalage qui a quelque chose de magique dans ce décor industriel et brut. C’est ce sentiment qui reste et qui nous porte, nous berce, tout au long de la nuit. Tout semble incohérent et un peu féérique. Pour la première mondiale, beaucoup de journalistes et autres photographes sont présents, dégainant leur appareil à tout va, au milieu des pyjamas et des grenouillères, s’en régalant les pellicules.
Tout le monde s’installe, parle, boit un dernier verre avant d’aller s’asseoir près de la scène dans un brouhaha assourdissant et je ris en voyant certains endormis. Les premiers pas des musiciens sur scène sont accueillis par une longue salve d’applaudissement suivie d’un silence religieux.

Quand les premières notes résonnent, on peut sentir la peau des centaines de spectateurs frissonner à l’unisson. Pendant plus d’une demi-heure, je reste envoutée, hypnotisée, comme figée dans ce moment. C’est comme si la musique avait porté la salle sur un nuage, plongé le public dans un doux brouillard. Quand je sors de ma torpeur, je réalise avoir souri et avoir pleuré, avoir arrêté de penser, et je me sens soudain apaisée.
Ainsi alla la nuit, s’endormir et se réveiller sans cesse, imprégnée de cette ambiance sonore incroyable. Une mécanique étrange se met en place dans cet espace hors norme, chacun suit son parcours, comme un rail de manège invisible : dormir sur son lit de camp, s’éveiller, s’asseoir un instant pour se replonger dans l’instant, marcher … jusqu’à la scène, s’asseoir à nouveau et écouter, se relever et retourner se coucher.
Le tout dans un état de pantin.

Max Richter est à la fois chef d’orchestre, pianiste et arrangeur, le voir diriger ses musiciens et mener à bien cette œuvre exceptionnelle huit heures durant fut un spectacle incroyablement impressionnant, délectable, en un mot, jouissif.

 

Audrey Bourge

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