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L’art écoféministe

 

         Tout comme l’art pacifiste en temps de guerre, l’art écoféministe est un mouvement engagé qui contribue pleinement à la cause qu’il défend. Mais avant de nous plonger dans les œuvres des artistes qui participent à ce combat, il est nécessaire d’expliquer en quoi consiste le mouvement écoféministe. 

         Vous vous demandez peut-être ce que les notions de féminisme et d’écologie ont à faire ensemble. Pour comprendre cette association qui ne semble pas évidente au premier abord, il faut analyser le lien existant entre les femmes et la nature. 

         Il faut savoir que cette analogie remontait bien avant notre époque. De l’Antiquité au XVème siècle, ce lien était respecté, voire même valorisé. Durant l’ère agricole, la représentation que les humains avaient de la terre était intimement liée à celle de la mère nourricière et fertile. La nature, perçue comme la matrice du monde, était en effet associée au corps de la femme et à sa capacité à générer la vie. C’est d’ailleurs ainsi qu’est née l’expression « Terre mère ». Il va sans dire que cette vision était profondément ancrée dans une conception religieuse et sacrée du vivant et de la procréation. La terre était sexualisée et il y avait notamment une forte objection à l’exploitation minière, qui était synonyme à l’époque de pénétration profane. La localisation des minerais s’assimilait à la gestation d’un fœtus dans les profondeurs utérines. Les humains, soucieux de ne pas épuiser les ressources de leur génitrice et réticents à l’idée de sombrer dans la luxure et l’avarice, avaient donc longtemps épargné ses trésors enfouis. 

         Mais à partir du XVème siècle, ce lien fut profondément dévalorisé. Ce bouleversement était dû à une réorganisation radicale du monde social, l’invention des sciences modernes accompagnée de l’émergence du capitalisme et d’une nouvelle division du travail. La nature et la femme furent alors toutes deux réduites à des objets d’étude inertes. Les humains se mirent à creuser des mines pour braver les obstacles que la Terre, en mère indigne, leur imposait. Ils la forcèrent, en somme, à se soumettre. Au même moment, une véritable « chasse aux sorcières » se développa en Europe : plus de 200 000 procès eurent lieu sur l’ensemble du continent, ainsi que 50 000 exécutions de femmes, jugées coupables en raison de leurs connaissances sur la nature, sur l’accouchement et sur l’avortement. Un immense mouvement religieux, scientifique et littéraire se mit à disqualifier la femme dans la société : elle ne pouvait désormais plus être sage-femme ni même exercer quelque autre métier rémunéré. Les sciences modernes instaurèrent alors une dichotomie entre la raison, l’objectivité, la masculinité d’un côté et la nature, la folie, la féminité, ainsi que la sensibilité de l’autre.  

         Ainsi, l’écoféminisme s’est imposé comme un réel mouvement de convergence des luttes, qui se place donc en réponse à un monde où la culture misogyne repose sur la destruction de la nature. Face aux violences commises par le patriarcat et le capitalisme, l’écoféminisme organise sa lutte pour donner des droits aux femmes et à la planète. L’une des premières actions militantes remonte au déclenchement d’un mouvement anti-nucléaire, la Pentagone Action. Il prit place le 17 novembre 1980, durant le mandat de Reagan, et fut essentiellement composé de femmes féministes et pacifistes suite à la guerre du Vietnam. Afin de rendre hommage aux femmes décédées à cause du nucléaire, elles érigèrent des pierres tombales dans la cour du Pentagone. En effet, les femmes sont les premières victimes du changement climatique. Pour donner un exemple actuel, les femmes d’Afrique subsaharienne sont sans cesse contraintes de parcourir des distances plus longues pour trouver de l’eau et du bois de chauffage. Il existe également de nombreux autres exemples, comme la mise en esclavage de nombreuses femmes dans les centres de production textiles de la fast fashion. Il démontre que si les rouages capitalistes détruisent toujours plus les écosystèmes de notre planète, ils sont également responsables des inégalités que subissent les femmes dans le monde. 

         Dans les années 1970, un art émerge pour prendre part à cet activisme, sensibiliser la population, et éduquer sur ces enjeux à l’actualité brûlante. La philosophie écoféministe développée par des écrivaines telle que Donna Haraway a contribué à impulser cet art. Voici trois artistes et leurs différentes œuvres, dont l’engagement se rallie à la cause écoféministe : 

 

Juliana Notari, Diva

 

         

 Juliana Notari est une artiste brésilienne engagée. Doctorante en arts visuels, elle touche à toutes les formes d’art pour revendiquer ses idées et représenter l’humanité.

 

 

 

 

L’œuvre Diva de Juliana Notari, apparu le 2 janvier 2021 est un vagin géant taillé dans la colline, aux parois recouvertes de béton armé et de résine rouge vif, dans un parc de Pernambuco, au centre de la côte brésilienne. Il est remarquable par ses mensurations impressionnantes : 33 mètres de haut, 16 mètres de large et 6 mètres de profondeur.

 

         Comme elle l’a déclaré, sa création a pour ambition de « remettre en question la relation entre la nature et la culture dans notre société occidentale phallocentrique et anthropocentrique. » On peut effectivement interpréter cette exposition d’un sexe féminin comme une revendication des droits de la femme face au régime conservateur de Jairo Bolsorano. Cependant, on peut également voir le vagin ensanglanté comme une plaie ouverte de la Terre, nous posant ainsi un ultimatum. Il dénonce les violences continuelles faites aux femmes ainsi qu’à notre environnement notamment dans un contexte où le président du Brésil contribue à l’extinction de la forêt amazonienne. Cette œuvre nous appelle à reconsidérer le vivant et à sortir de notre position de dominant face à la nature et à la féminité. 

 

Ana Mendieta, Siluetas

         Ana Mendieta est une performeuse, sculptrice, peintre, photographe et artiste vidéo américano-cubaine. Elle est décédée d’une chute du 34ème étage le 8 septembre 1985. Elle a été l’un des nombreux artistes à expérimenter les styles émergents du « land art » et on la surnomme « la reine du body art ». Elle est surtout connue pour son travail « earth-body ». Son œuvre, explorant la binarité du genre, s’inscrit dans une vision essentialiste du corps et des rapports entre les sexes.

         « My art is grounded on the belief in one universal energy which runs through everything : from insect to man, from man to spectre, from spectre to plant, from plant to galaxy. » – Ana Mendieta

 

        Siluetas (1973-1980) est la série performative la plus connue d’Ana Mendieta. Elle se sert de son corps nu pour réaliser des traces dans la terre ou bien dans le sable et communiquer avec la nature. Une silhouette féminine en ressort et reste ainsi ancrée dans le sol. Elle y sème parfois des plantes ou du sang. Grâce à ces travaux, qui dépassent les limites de la performance, le cinéma et la photographie, Mendieta explore sa relation avec la Terre mère ou la « Grande Déesse » (Great Goddess). Elle nous appelle a reconsidérer notre relation au corps et à la nature.  

 

 

Niki de Saint Phalle, Hon/Her

 

         Niki de Saint Phalle est une sculptrice (appelée à l’époque « femme-sculpteur ») autodidacte, la moins conventionnelle de son temps, qui a su se démarquer dans le monde de l’art et se faire classer parmi des grands noms comme Hans Bellmer et George Segal. Elle est avant tout une militante féministe qui se sert de son art pour transmettre un message politique. Avant sa carrière, elle a d’abord été mannequin et mère de famille. Elle est décédée le 21 mai 2002.  

         Hon/Her est une sculpture réalisée en 1966 par Niki de Saint Phalle. Elle mesure 23 × 13 × 14 m (23 mètres de longueur) et pèse 6 tonnes. Elle ouvre ses « portes » au Moderna Museet de Stockholm.

 

 

         Cette monumentale Nana (comme Niki les nomme), colorée, à la toute petite tête, aux gros seins, allongée sur le dos, le ventre rond d’une femme enceinte, les jambes écartées, les genoux repliés et le vagin ouvert offre une porte d’entrée au public. A l’intérieur, on y trouve de multiples choses. (Description : Un bar attend les visiteurs dans un des seins où des haut-parleurs susurrent des secrets d’alcôve. La jambe gauche comporte le siège de l’amour, tandis que la jambe droite entraîne tout le monde avec un toboggan vers une galerie de faux tableaux peints par Ulf Linde. Dans l’estomac, on trouve un assemblage mobile de Per Olof Ultvedt. 
Cette œuvre est un monument absurde, présentant un homme éternellement massé par des mains multiples, assis en déséquilibre sur une chaise, face à un écran de télévision qui diffuse en boucle des vagues d’océan.) Hon est une œuvre qui ne laisse pas indifférent, elle a suscité beaucoup de réactions auprès du public et certains l’ont même surnommée « la plus grande putain du monde » parce qu’elle accueillit 100.000 visiteurs en trois mois. On sait déjà que Niki représente ses Nanas gigantesques et imposantes pour faire contrepoids avec l’oppression patriarcale que subissent les femmes. Cependant, Hon prend une double apparence en se positionnant en matrice du monde, invitant les humains à rentrer, brasser, manger et se divertir en elle comme ne le faisons sur notre Terre mère. Elle incarne une Grande déesse de la fertilité ou un retour à la Grande Mère (l’origine du monde et la nature)

En résumé, l’art écoféministe est un mouvement récent et très souvent encore, méconnu du public. Pour autant, les œuvres qui le constituent, véhiculent une philosophie née de constructions sociales et historiques bien ancrées. Dans un contexte d’urgence climatique et de remise en cause de l’ordre social patriarcal, son combat est donc aujourd’hui plus que crédible et pertinent. Il nous appelle à reconsidérer nos priorités pour envisager demain et construire un monde plus viable.

Rédaction : Apolline Ingardia

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