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L’ASSASSIN ROYAL OU COMMENT RENOUER AVEC VOTRE BOULIMIE LITTÉRAIRE D’ANTAN

Autour de mes 10 ans, j’eus mon premier coup de foudre littéraire : la saga Tara Duncan. Ce n’était pas un chef d’œuvre ; après coup, je reconnais que le style n’était pas extraordinaire, voire parfois carrément maladroit mais pour la première fois, j’avais vécu cette expérience qui relève un peu de la magie : l’identification littéraire. S’oublier complètement au fur et à mesure que les tomes défilent, s’abandonner à l’amour à sens unique qu’on ressent pour ces personnages, rester affalée dans son lit à parcourir les pages en mangeant des chocapics… A partir de ce moment, la réussite littéraire se mesura chez moi au degré de paralysie délicieuse dans laquelle me plongeait un bouquin.

A mes yeux, aucun style littéraire ne pouvait détrôner le fantastique, malgré les prouesses stylistiques, les anecdotes historiques, l’attrait du réalisme… Aucune autre lecture ne créerait jamais cette fascination et cette immersion sans borne. Malheureusement, ces mondes de papier et d’encre ne sont pas infinis : pendant plusieurs jours, vous avez lu les tomes d’une saga fantastique sans vous préoccuper de l’après, et soudain, c’est arrivé. Il ne vous reste plus rien de cette liaison passionnelle et éphémère qu’un tas de livres cornés et un sentiment de vide soudain. Les jours passent et vous n’arrivez pas à vous résigner à commencer ce livre acheté le mois dernier qui traîne sur votre table de chevet. Car entre boulimie euphorique pendant la durée de la lecture et abstinence déprimée après, il existe une pathologie qui ne concerne que le lecteur de fantastique : le dégoût du réel, du réel plat et prévisible.

Car si le fantastique est loin de nous proposer des mondes idylliques, il est toujours l’ambassadeur d’une éthique de liberté – une liberté qui ne s’accomplit que dans un monde différent, parallèle. En ancrant le doute, la faille vers l’autre monde dans notre quotidien, le fantastique s’adresse à notre âme d’enfant qui aimait répéter « et si… ».

Depuis quelques années, je craignais que la flamme ne se soit éteinte et que justement, le fantastique ne s’adresse plus à l’adulte que j’étais devenue. Je n’avais plus fait de découvertes depuis des années, et je relisais pendant les vacances mes classiques : Tobbie Lolness, les derniers Harry Potter, tous les Ewilan… Je m’apprêtais à me résigner et à considérer comme révolue l’époque où je pouvais passer une journée entière à dévorer un bouquin. C’était méconnaître le pouvoir de la littérature fantaisie.

L’Assassin Royal, « diamant dans un océan de zircon »

Puis un jour, en mettant de l’ordre dans mes étagères, je suis tombée sur un livre acheté il y a des années et qui ne m’avait à l’époque pas convaincue : L’Assassin Royal, de Robin Hobb, épinglé Fantasy. Je me laisse tenter, d’autant plus que sur la 4e de couverture, l’auteur de Game of Thrones affirme : « Les romans de Robin Hobb sont des diamants dans un océan de zircon. »

Je ne le contredirai pas car ce fut ma plus belle découverte littéraire depuis les romans de Pierre Bottero. Pendant six mois, je n’ai lu que la plume de Robin Hobb, j’ai vécu la moitié de mes journées dans cet univers médiéval, j’ai partagé les pensées et l’intimité d’un homme que j’ai vu grandir, souffrir, aimer pendant 13 tomes ; j’ai exploré les frontières d’un territoire immense, appris à aimer son histoire…

Fitz est le fils bâtard du prince Chevalerie. A six ans, son grand père, lassé de nourrir cette bouche inutile, l’amène à Castelcerf, à la cour du Roi Subtil. Là où tous voient en Fitz le rejeton nuisible d’un prince qui n’en veut même pas, le Roi perçoit l’utilité future d’un homme au statut hybride, un pied dans le caniveau, l’autre dans les couloirs royaux. En échange d’une éducation digne de son sang, il sera formé pour devenir l’homme-lige du roi, son arme cachée, sa carte dissimulée, en bref : son assassin royal.

Un effet de réel incroyable

L’Assassin Royal m’a véritablement surprise. Le récit est bien plus sombre que ne laissait le présager l’intrigue initiale. La narration est elle aussi plus complexe qu’annoncée : le « je » qui s’exprime est double, puisqu’en plus de suivre les aventures du jeune Fitz, c’est un homme vieux, fatigué et sage qui nous livre ci et là ses réflexions sur ses mésaventures. Très judicieusement, Hobb met en scène notre protagoniste en train de coucher sur le vélin ses pensées dans une attitude autobiographique. L’effet de réel est sans commune mesure : pourtant plongé dans un roman de fantasy, le lecteur ne remet jamais en question la véracité de ce monde intérieur que nous propose Fitz.

 

 

C’est peut-être là aussi la clef de réussite de cette saga : le monde dans lequel nous sommes plongés est bien davantage celui de l’intériorité pensante, profonde et réaliste du jeune héros que cet environnement médiéval auréolé de magie dans lequel évoluent les personnages. Face à cette pensée nue et fragile qui s’exprime, il ne me vient jamais à l’esprit de prendre une distance critique vis-à-vis de cet univers inventé – qui lui aussi s’apparente davantage à une période historique lointaine, tissée de superstitions et de croyances qu’à l’expression d’une imagination débridée.

Les treize tomes témoignent tous d’une plume accomplie : le style, très efficace, est soigné peu importe l’exercice narratif exécuté, à la manière dont Fitz, bâtard qui a reçu l’éducation d’un prince, pourrait rédiger. Les descriptions, foisonnantes de détails, exercent leur fascination sur le lecteur. Si l’œuvre originale est en anglais, le travail du traducteur n’est jamais perceptible. Au-delà du brio avec laquelle l’auteure tisse les intrigues et complots du château, j’ai pris plaisir à m’abandonner au fil spontané de cette plume élégante.

Quand y en a plus, bah y en a encore

Prolifique, c’est peu dire quand on parle de Robin Hobb. Les cycles de L’Assassin Royal ne sont pas les seuls à avoir nourri cet univers : si comme moi, après avoir dévoré ces 13 tomes magnifiques, vous vous refusez à abandonner la plume de Robin Hobb, Les Aventuriers de la mer et Les Cités des Anciens, cycles d’une quinzaine de tomes, chacun se déroulant aussi dans le monde de Fitz mais avec un narrateur externe, contenteront peut-être votre appétit, qui frôlera à chaque page un peu plus l’adoration aveugle pour cette auteure.

Lire l’œuvre immense de Robin Hobb, c’est se souvenir qu’il y a tout un pan de la littérature fantastique ou Fantasy pour adultes qu’on n’a pas encore exploré, c’est faire taire la petite voix mesquine qui chuchotait en nous : « les coups de foudre et passions littéraires, c’est terminé », c’est renouer avec cette frénésie, cette boulimie littéraire qui caractérisait l’enfant lecteur que nous étions. Quel soulagement !

Informations pratiques :

Hobb Robin, L’Assassin Royal, tome 1 : L’Apprenti Assassin. Editions J’ai Lu, 8,50€

Crédits images :

Couverture de L’Assassin Royal : Première époque, 1, Editions J’ai Lu

Carte des six duchés, L’Assassin Royal

Hélène Gombert

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