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Le Boro, entre tradition populaire, esthétique symbolique et écologisme contemporain

En Japonais, boro signifie « lambeaux déchirés » ou « haillons », et désigne les vêtements composés de plusieurs morceaux de tissu, souvent indigo, ayant servis et ayant été récupérés, de manière à créer un effet « patchwork ». Né dans les campagnes japonaises au début du XVIIe siècle, il est aujourd’hui revisité par de nombreux créateurs. Il est significatif de plusieurs aspects de la culture japonaise et peut inspirer une méditation sur la surconsommation vestimentaire qui marque souvent l’Occident.

Le boro, une tradition populaire ancrée dans le contexte historique japonais

Ainsi, le boro est né dans la ruralité japonaise au début de l’époque moderne, et plus particulièrement au sein des classes laborieuses. Il est symptomatique de la hiérarchie sociale japonaise de cette ère.

Comme le coton était une matière relativement coûteuse, il était utilisé pour fabriquer les vêtements des Japonais issus des classes les plus aisées (même si ces derniers privilégiaient la soie), notamment dans l’ouest du Japon, où le coton était produit. Ceux-ci, après avoir usé leurs vêtements en coton, les vendaient aux paysans de l’est qui les réparaient à l’aide d’autres textiles comme la toile de chanvre, et les portaient, ou bien les transformaient en linge domestique. Les couleurs des vêtements boro étaient sombres pour des raisons pratiques (il était plus facile de teindre le coton en indigo que dans d’autres couleurs), mais également sociales (seuls les groupes sociaux les plus aisés portaient des couleurs vives).

Enfin, en utilisant des techniques de couture complexes, les paysans reprisaient leurs boro continuellement pour accroître leur longévité, et les transmettaient de génération en génération. C’est d’ailleurs pour cela que les boro constituent en eux-mêmes un matériau historique majeur.

Le boro fut donc en premier lieu porté quotidiennement par les plus pauvres, et fut développé en raison d’une nécessité. Cependant, il s’ancre aussi largement dans la culture japonaise et concentre un certain nombre de ses caractéristiques.

Le boro, un phénomène hautement symbolique

Analyser la symbolique du boro permet d’appréhender ces caractéristiques.

Le boro a longtemps symbolisé la pauvreté, et pouvait être une source de honte pour ceux qui le portaient. Du reste, pendant le boom économique de la deuxième moitié du XXème siècle, certains paysans, qui accédaient à une vie davantage confortable, vendirent ou jetèrent ces pièces qui symbolisaient la pauvreté passée de leur famille. Ainsi, le boro n’est plus vraiment porté dans le Japon du XXIème siècle, d’autant plus que les vêtements à l’occidentale y sont prédominants.

Le boro a d’autres implications symboliques. En effet, en sémiotisant la tradition, il incarne la présence du passé dans le présent et la vie quotidienne. Il représente bien le rapport respectueux des Japonais à leur passé. Chaque boro est unique, et en cela, le boro matérialise l’histoire propre de la famille dans laquelle il a été produit et transmis. En étant continuellement reprisée, une pièce de boro acquiert une charge mémorielle de plus en plus riche au fil du temps.

D’autre part, le boro est également révélateur de l’esthétique japonaise. Celle-ci, bien qu’étant largement axée autour de la pureté et de la fonctionnalité, est caractérisée par des productions à haute valeur sémiologique et par la dissymétrie, deux aspects qui définissent bien le boro. De plus, l’esthétique est au Japon largement ancrée dans le quotidien : plus qu’une manière de s’affirmer dans le monde social, l’esthétique y est une manière de vivre. L’expression wabi-sabi (侘寂), qui désigne une esthétique centrée sur l’imperfection, la nature, et la mélancolie face au temps qui passe, correspond à cette idée. Le boro s’inscrit bien dans cette définition de l’esthétique.

Enfin, le boro est également symptomatique de l’écologisme qui s’inscrit profondément dans la culture japonaise. En effet, si le boro est avant tout né d’une nécessité populaire, il marque également la volonté des Japonais de ne pas jeter leurs vêtements, ou plus généralement leurs objets. La notion de mottainai (もったいない), très importante au Japon, est à ce titre largement significative. Elle pourrait se définir comme un regret continuel, quotidien, exprimé à l’égard du gaspillage. Elle est notamment issue de l’idée shintoïste que les objets ont des âmes, et doivent à ce titre être respectés. Or, une telle idée est relativement absente en Occident, où pourtant l’écologisme trouve un terreau fertile. Le gaspillage vestimentaire y est courant : les Français jettent en moyenne 12 kilos de vêtements par an. Le boro, dans le contexte d’une exportation de la culture japonaise accrue en Occident, constitue ainsi aujourd’hui une manière pour les Japonais de mettre en avant cet aspect de leur culture, ainsi que leur histoire et leur philosophie. En Occident, le boro est matière à méditation pour qui remet en cause la production de masse et la surconsommation vestimentaire qui lui est consubstantielle.

Ainsi, le boro est hautement symbolique d’une partie de la culture japonaise. Pour autant, est-il aujourd’hui encore porté par les classes laborieuses ou s’est-il éloigné de sa symbolique première?

 

Le boro contemporain, symptomatique d’une appropriation de la culture populaire?

Aujourd’hui, le boro semble surtout être réinvesti dans le milieu de la mode, en particulier dans la haute couture et les marques haut de gamme. De nombreux stylistes japonais contemporains (Junya Watanabe, Keisuke Kanda, Yohji Yamamoto) redécouvrent le boro et en font un objet digne d’être porté sur les catwalks du monde entier. De nombreuses marques produisent également des pièces de boro, comme Visvim, Boro Note, Kapital, Comme des Garçons…

Or, le boro représente à l’origine une partie importante de la culture populaire rurale japonaise. Son apparition dans les défilés de mode symbolise bien la tendance de la mode à esthétiser la culture populaire, d’autant plus que dans ce cas, le boro incarne la production paysanne d’une lointaine époque, objet idéal de fétichisation. L’engouement des marques haut de gamme pour le boro est ainsi significatif d’un mouvement profond qui marque la mode contemporaine, comme par exemple la mode du workwear le laisse penser. Cette question renvoie aux débats sur l’appropriation culturelle, et il s’agit de se questionner sur la légitimité de ces créateurs à utiliser le boro. En reprenant le boro dans la haute couture, les créateurs risquent de gommer les conditions sociales qui ont poussé les paysans japonais à le développer, et ainsi lui ôter une partie de sa signification. Ce phénomène pourrait donc constituer un énième motif d’invisibilisation de la classe populaire au Japon.

 Yohann Cambet Petit Jean

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