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Le Bovarysme au XXIe siècle : actualité d’une pathologie littéraire

Nouvelle année, nouveaux projets. Exit les critiques littéraires classiques : pour cette rentrée de Kulturiste, la rubrique Mark-Pages vous propose une plongée dans l’univers du bovarysme. Le but ? Analyser l’état actuel de nos sociétés à travers le prisme de la plus célèbre des maladies textuellement transmissibles.

La littérature : une sociologie comme une autre ?

Proposer de jeter un regard sur notre monde par le biais de l’état sentimental et psychologique qu’est le bovarysme, c’est d’abord s’interroger sur la prétention sociologique d’une certaine littérature, « mission » qui requiert quelques précisions.

Au XIXe siècle la littérature, en particulier avec les courants réaliste et naturaliste, prétend surpasser, sinon égaler la sociologie en termes d’analyse de la société sous toutes ses formes : coutumes, relations humaines, et surtout mœurs. Les subtiles plumes de Balzac, Flaubert (bien entendu !), Maupassant et surtout de Zola parviennent, en effet, à restituer minutieusement la réalité, avec une tendance avérée et quasi-obsessionnelle pour la description (des personnages, de leur physique, de leur tempérament, de leurs liaisons, de leur environnement, etc.).

Certains sociologues, à l’image de Catherine Bidou-Zachariasen, de par ses travaux sur Proust, affirment que la littérature peut aider, ou en tout cas dialoguer avec la sociologie. Car considérer qu’un concept littéraire, tel que le bovarysme est capable d’éclairer certains faits sociaux, c’est reconnaître une valeur sociologique à la littérature, ce que récusent d’autres chercheurs. Florent Champy, sociologue au CNRS, note que si la fiction littéraire peut, à raison, s’inspirer de faits sociaux pour raconter une histoire, elle ne peut avoir l’objectivité et la rigueur scientifique que la sociologie se doit de respecter.

Il n’en demeure pas moins intéressant — toutes proportions gardées — d’examiner ce que le personnage de Emma Bovary de Gustave Flaubert, apparu il y a pourtant 150 ans, peut nous dire sur la société, et même sur notre société du XXIe siècle.

Bovarysme et société de consommation

Emma Bovary, femme du XIXe siècle, résout ses insatisfactions par l’acte d’achat : un avant-goût de notre société de consommation ? (© Madame Bovary (2014) de Sophia Barthes)

Depuis la première publication de Madame Bovary en 1857, le personnage romanesque et frivole de Emma Bovary fascine, jusqu’à susciter de nombreux commentaires, et ce même en-dehors de la seule sphère littéraire.

Et pour cause, le premier à formuler le néologisme de « bovarysme » est le philosophe français Jules de Gaultier dans son ouvrage Le Bovarysme, la psychologie dans l’oeuvre de Flaubert, paru en 1892. Selon lui, le bovarysme est cette « faculté départie à l’homme de se concevoir autrement qu’il n’est ». Flaubert, en décrivant les actions de son personnage, sans toutefois parler de bovarysme, décrivait cette « mélancolie » comme « la rencontre des idéaux romantiques face à la petitesse des choses de la réalité ». Plus récemment, en 2014, le terme « bovaryser » a fait son entrée dans le dictionnaire. Selon la définition que lui donne Le Grand Robert de la langue française, il s’agit de « rêver à un autre destin, plus satisfaisant ».

Le bovarysme n’est donc rien de plus qu’un état d’insatisfaction permanent dû au déséquilibre entre vie fantasmée, forgée par les romans et plus généralement par l’univers de la fiction, et la médiocrité de la vie réelle et quotidienne. Pour échapper à sa vie de simple épouse d’officier de santé de campagne et ainsi ressembler à ses héroïnes préférées, Emma s’achemine vers une sorte de « fuite en-dehors du monde réel », s’imagine en bourgeoise en se rendant à des bals et des opéras ou en s’offrant de luxueuses toilettes à crédit. À bien des égards Emma Bovary ressemble beaucoup à la consommatrice compulsive d’aujourd’hui.

Dans Comme un roman, essai sur l’éducation paru en 1992, l’écrivain Daniel Pennac définit le « droit au bovarysme », comme celui de la « satisfaction immédiate et exclusive de nos sensations ». Les symptômes de cette « maladie » serait, entre autres, l’adrénaline qui « gicle » et le cerveau qui prend « les vessies du quotidien pour les lanternes du romanesque ».

En mettant en perspective les propos de Daniel Pennac, notre société consumériste serait donc bel et bien l’univers propice à l’épanouissement du bovarysme comme pathologie du désir dont le remède serait sa satisfaction immédiate par la consommation. Dans son analyse du roman de Flaubert, Sophie Barthes, la réalisatrice de Madame Bovary (2014) abonde également dans ce sens : « La crise des crédits en 2007 aux États-Unis a beaucoup touché la population américaine (…). Je trouvais intéressant de faire un commentaire sur les excès du capitalisme. Flaubert était assez visionnaire. Il a compris que l’excès de crédit pouvait amener les consommateurs à leur perte, alors qu’il n’y avait pratiquement pas de crédit à l’époque ». Ce film insiste effectivement beaucoup — contrairement à celui de 1991, avec Isabelle Huppert — sur la spirale de l’endettement qui engouffre Emma plutôt que sur sa détresse amoureuse, soulignant bien par là que le bovarysme, en tant que « fuite en-dehors du monde réel » par la pulsion de consommation, fait éminemment écho à notre société actuelle.

Qui sont les nouvelles Emma Bovary ?

 Nabilla Benattia, la Emma Bovary du XXIe siècle ? (© L’Express)

Si Emma était une mordue de lecture, les madames Bovary de la société de consommation et du spectacle (expression de Guy Debord) sont pour le moins différentes. Bien qu’elles rêvent elles aussi d’un « autre destin » plus conforme à leurs désirs, elles construisent autrement l’univers mental qui va rendre possible l’éclosion de leur bovarysme et de leur insatisfaction.

À observer de plus près les rêves de nombreuses jeunes femmes d’aujourd’hui, l’archétype même de la Emma Bovary du XXIe siècle serait celui de la middle-class girl, rêvant de célébrité, de strass et de paillettes avec Kate Middleton pour modèle.

Par ailleurs, à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, et avec l’explosion de la télé-réalité, il est devenu encore plus simple d’accéder au fameux quart-d’heure de célébrité qui fait tant rêver les nouvelles madames Bovary. Dans le quatrième numéro d’Effeuillage, la revue des étudiants du Master Communication, Marketing et Management des Médias du CELSA, William Shilton qualifie Nabilla de « Emma Bovary nourrie à la presse people ». Relevant les propos de la jeune femme dans une interview pour le journal Métro (« Quand j’avais 13 ans, je regardais la famille Kardashian et ça faisait envie »), il note avec justesse que si Emma Bovary élaborait « sa vision du monde grâce à des romans », Nabilla, et avec elle toutes les nouvelles madames Bovary, façonne sa vision du monde « via les magazines people, reflet du star-system ». Ce que ne manque pas de confirmer l’intéressée : « J’ai toujours rêvé d’être riche et célèbre depuis que je suis toute petite : matin, midi et soir ».

Loin donc d’avoir évacué le bovarysme, notre société du spectacle a renouvelé cette pathologie, en ajoutant au sempiternel rêve de richesse celui de gloire, soulignant par-là même que certains thèmes littéraires traditionnels révèlent toute leur pertinence dans l’analyse des faits de société.

Sources

⁃ David Ledent, « Les enjeux d’une sociologie par la littérature », COnTEXTES [En ligne], Varia, mis en ligne le 19 avril 2013, consulté le 25 octobre 2017. URL : http://contextes.revues.org/5630

⁃ Culture Box, « A Deauville, une « Mme Bovary » dans la spirale de l’endettement », France Info [En ligne], mis en ligne le 10 septembre 2015, consulté le 25 octobre 2017. URL : http://culturebox.francetvinfo.fr/cinema/drame/a-deauville-une-mme-bovary-dans-la-spirale-de-l-endettement-227187

⁃ William Shilton, « Nabilla, un spectacle télévisuel », Effeuillage N°4, juin 2015.

 – Le crédit de la photo de couverture revient à Radio France

Sara Lachiheb

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