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Le Deuil de la Mélancolie par Michel Onfray : Humanité et Humilité

Le Deuil de la Mélancolie par Michel Onfray : Humanité et Humilité

« Personne ne m’aura demandé si mes morts ne tenaient pas trop de place dans mon cœur. A l’hôpital, le corps n’a pas d’âme »

Le samedi 27 octobre 2018, au Relay de la Gare de Lyon, mon regard se pose naturellement sur un bel objet. En couverture, une peinture sombre à l’esthétique gothique souligne un titre qui m’accroche le cœur :  Le deuil de la mélancolie. Son auteur n’est autre que Michel Onfray, dont je viens de finir l’excellent Théories des corps amoureux. L’ouvrage est esthétique, mais les couleurs et visuels laissent présager un contenu sombre. Passage en caisse, lecture dans le train… Verdict ? Onfray signe ici un livre touchant, empreint d’humanité et nettement plus accessible que ses essais philosophiques.

Michel face à la maladie

Dans le premier acte, nommé « Le clou d’Obsidienne », Onfray décrit chaque détail du périple qui l’a conduit à se faire hospitaliser pour un AVC. Il évoque ses amis, Audrey Mara et Thierry Ardisson qui l’ont grandement aidé, mais surtout ses allers-retours incessants entre divers cabinets de spécialistes, souvent incapables. Par de simples phrases, loin des discours alambiqués du traitement philosophique qui caractérisent ses travaux les plus célèbres, il expose un versant de sa vie fait d’incertitude, de peur et de souvenirs d’une intimité criante d’authenticité.

Puis vient le récit de son hospitalisation. Une note nous indique que ce chapitre est la retranscription exacte de notes prises sur son Iphone lors de son séjour. Une sincérité frappante qui ne peut alors que nous toucher, d’autant plus que l’auteur ne nous a que peu habitué à cette proximité, absente de ses autres œuvres. Quel modernisme contraint que d’écrire ce qui sera un chapitre intime dans les notes de son Iphone, ce qui questionne les pratiques littéraires classiques ! L’écrivain philosophe devient ainsi reporter de ses jours dans l’antichambre de la déchéance. Des réflexions sur la mort, alimentées par les descriptions des lieux et des personnes rencontrées, parfois poétiques, parfois aussi froides que l’hôpital, d’autres sur l’amitié, sur le traitement des patients, le manque d’humanité ; réflexions qui se mêlent à du jargon médical et à des citations. Car ici Onfray troque, par une urgente patience, sa toquade de Nietzsche pour s’adonner avec justesse aux citations des Pensées de Marc Aurèle. Je réalise d’ailleurs que les Pensées ne quittent pas ma poche depuis quelques semaines, sacrée coïncidence.

L’acte suivant, « Au banquet des Diafoirus », est le récit des erreurs médicales et met en lumière les non-dits de ces médecins qui diagnostiquent mal des pathologies pourtant mortelles. Ici, l’un d’eux prétexte qu’il ne voulait pas inquiéter l’auteur. La réputation des médecins est passée au crible : à propos des diplômes, il écrit « toute grandeur qui s’affiche cesse d’en être une ».

L’humilité et l’humanité seront les mots clés de ce deuil de la mélancolie.

Le deuil comme manifeste vitaliste

A travers la « leçon d’anatomie », Michel Onfray fait le récit de ce qui l’a conduit à cette situation médicale critique. La perte de sa compagne et les séquelles physiques et mentales en résultant, l’aide de Dorothée, l’autre femme de sa vie, y sont décrites. On suit alors les étapes du deuil, les transformations qu’il fait subir, tout en plongeant au cœur de l’intime avec notamment la retranscription du discours prononcé aux funérailles.

L’épilogue contient à lui seul le titre de l’ouvrage… « Sursum Corda !» (Haut les cœurs), d’après une prière chrétienne (assez étrange pour celui qui idolâtre Nietzsche). On suit les rencontres de Onfray avec la mort, de l’enfance à son AVC, d’un accident impliquant sa mère à sa propre déchéance médicale. Il y décortique des expressions telles que « prends bien soin de toi », et, de son regard neuf de trompe-la-mort provisoire et désillusionné, offre le monde à travers les yeux de celui qui n’a rien à perdre. Le tout n’est pourtant pas dénué de petites remarques pouvant faire sourire, et même rire. Des allusions au signe, qui vont ravir les communicants, désacralisent et remettent en question les signaux du corps, puis vient une nouvelle réflexion sur l’amitié : ceux qui restent sont rares et leur rapport à la maladie, et in fine à la mort, varie nettement d’un individu à l’autre. Un épilogue à l’épilogue, symbole d’un homme n’acceptant pas les fins, qui évoque le néant, la fatalité et le noir dans lequel la maladie le jette, aigri des erreurs médicales. Le stoïcisme aurélien prend le dessus.

Avec ce livre, moins hermétique qu’attendu, Michel Onfray nous donne à voir les fragilités et les déchirements d’un homme qui, malgré le parti-pris de l’intime, livre un texte d’une portée humaniste universelle.

Voici donc, pour ce dernier ouvrage d’Onfray, une ode à la vie, à la résignation créatrice, qu’il faudra lire avec compassion, accompagné des Pensées pour compléter ce beau message vitaliste.

Lisa Gnaedig

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