Inklassable

Le kebab : la lumière dans la nuit

« Parce que si dans les lasagnes on ne sait pas ce que l’on trouve, dans le kebab, on ne sait pas ce que l’on cherche. » Guillaume Erner

C’est souvent quand il fait nuit noire, et qu’au détour d’une rue, on aperçoit qu’une seule source lumineuse. C’est l’enseigne de “Soleil d’Anatolie”. Alors on y entre, comme un vagabond nocturne un peu trop enivré à la recherche de gras pour satisfaire sa panse. Un homme est assis de dos, on peut voir le sillon de ses fesses. Il dévore, son kebab d’une main, il essuie les doigts de son autre sous la table.

 

Le kebab c’est ce sandwich qu’on ne saurait appeler sandwich, fourré traditionnellement à la viande, celle qui a bronzé pendant des heures sur une broche tournante. Ce morceau de viande en révolution ne fait qu’un bloc. Il suscite tantôt le dégoût, tantôt l’exaltation : les mangeurs de kebab partagent finalement le même bout de bidoche ; une exception à la logique contemporaine individualiste,  laquelle rompt avec toute tentation de consommation collective. Mais le kebab n’est pas sans l’enseigne, il n’est pas sans le boui-boui qui le sert. Les fines tranches de carne se marient avec pain, crudités mais aussi avec frites et sauce. L’odeur du graillon, qui connote un mode de vie et devient presque agréable, est mêlée à celle des tables graisseuses mal nettoyées et au grésillement hoquetant de la friture. Des néons agressifs complètent le tableau lipidique. Trop occupés à scruter machinalement des clips de variété turque sur des téléviseurs des années 1990, les mangeurs de kebab en oublient les tomates fuyantes de leur sandwich.

 

Nouvel art de vie urbain, le kebab est le Grand Favori du nomade noctambule. Tard le soir, le corps de celui-ci est presque automatiquement mené vers “Cristal Döner”. Finalement les adeptes de la culture nocturne y trouvent le réconfort ; le passage au kebab est le mot de la fin de leur soirée un peu, peut-être trop arrosée, c’est l’ultime stimulus qu’offre la nuit. Habitué ou pressé, noir, blanc, jaune ou beur, celui qui le mange entre dans une communauté : un lien affectif s’établit entre le consommateur, son kebab, celui qui le prépare et le lieu de consommation. Le porc (mais oui), le veau, le mouton ou le poulet fait alors sa place dans l’alcool qui a noyé le foie. Pourtant, c’est le même alcool qui, consommé a priori respectivement par plusieurs adeptes de kebab, favorise leurs causeries par la convivialité qu’il introduit. A l’heure où il est trop tard mais pas assez tôt pour se satisfaire de son seul Moi, le kebab favorise le besoin de lien social.

Le kebab c’est aussi les dimanches midi où il n’est plus midi, quand la vacuité fait pleurer le soja de chez Biocoop, ce sont les soirées feel-good devant La Folie des grandeurs, les nuits blanches entre camarades de classe autour des dissertations de philosophie sur « Le Simple »…

 

S’il est inscrit dans la culture française, le kebab est pourtant imaginé par un Allemand né en Turquie. Érigé en icône, voire en symbole de l’Europe moderne, le kebab devient le plat hype de la street-food. Voilà pourquoi certains diront que le kebab, ou « grec, » si l’on n’a pas oublié la vague de vendeurs d’origine grecque débarquant rue de la Huchette et rue Mouffetard dans les années 1990, a perdu de sa dimension exotique. Si les variantes du kebab sont nombreuses, c’est qu’aucune hiérarchie gustative ou esthétique des condiments (sauces, pains, crudités) n’est imposée ; le kebab relève donc de plus en plus d’un usage courant. Il est par ce que ses mangeurs en font.

Au grand dam de Robert Ménard et de sa théorie du « grand remplacement culinaire », le kebab est devenu une habitude de consommation, et, s’il est le rendez-vous des « galériens » du samedi soir, il sert aussi la légitimation d’une appartenance à un groupe. La “kebabophobie” quelque peu latente à l’heure actuelle réside dans ce que la mondialisation du produit sous-tend, soit des questions sociales, culturelles et politiques. Mais ne voit-on pas dans cette crainte de l’extrême droite qu’un aliment favorise « l’islamisation » un puissant outil de légitimation du produit ? un révélateur de son universalité ?

L’homme, en se bâfrant, nourrit sa virilité. Celle-ci atteint son paroxysme lorsqu’il avale la dernière bouchée, et que, malgré qu’un bout de salade soit coincé entre ses dents, il a le sentiment héroïque et guerrier de plénitude. Au risque de paraître sexiste et d’encourager le marketing genré, la femme préférera des aliments dits plus légers, dont la manipulation requiert une certaine délicatesse.

 

C’est debout ou assis qu’on engloutit un peu de la Grèce et de ses “gyros”, de la Belgique et de ses frites emblématiques, de la France et de son blé, de l’Allemagne et de sa viande ; un véritable melting-pot, pourtant très eurocentré. Tout seul, le nez dans la mayonnaise ou accompagné d’un vegan-engagé-sauf-quand-il-y-a-kebab, est-on de véritables déviants ? S’il est certain que porter la texture lubrifiée du ketchup en guise de faux sourire est loin d’être une évidence en société, goûter à cette malbouffe n’a rien d’exotique, ni de stigmatisant. La moutarde de Dijon ou la sauce béarnaise peuvent aussi être en concubinage avec le döner, ce qui tend à extraire celui-ci de ses origines turques. Le kebab n’est donc pas ce qui distinguerait le déviant mais ce qui renforcerait les identités sociales. Et à cet égard, la théorie de Richard Peterson semble vérifiable : les classes supérieures seraient les omnivores, qui se distingueraient dans ce cas très précis par l’éclectisme de leur consommation en matière de nourriture. Manger kebab pour le dominant serait donc une marque de cet éclectisme choisi et non subi.

  D’où une remise en question du « guilty-pleasure » incarné par la consommation de ces plats fricotant avec la gloutonnerie. La gentrification a diversifié les modes de consommation du fast-food.  Il est désormais possible pour le bobo de ne pas engouffrer un kebab laissant un tracé graisseux sur le durüm, emballé dans une boîte en polystyrène dont la couleur or n’obtient quelque pouvoir symbolique que par un processus réversif.  En effet, la réappropriation du plat d’origine turque par les porteurs d’un nouveau vivre- ensemble introduit l’art de déguster un fast-food. En le consommant, les « gentrifieurs » le légitiment. On comprendra alors pourquoi certaines enseignes restées selon eux sur une stratégie de marketing archaïque surnommeront leur restaurant « Le Victor Hugo ». On notera également à cet égard la reprise du gimmick « Salade, tomates oignons » du rappeur Booba par ce prescripteur culturel qu’est Télérama « Salade, tomates, oignons : voici nos 10 kebabs préférés à Paris ». Le classique de la cuisine populaire bon marché est désormais détourné : le ventre de celui qui sortira du restaurant kebab bio, ou pire végétarien, ne gargouillera plus. Le lieu sans âme devient lieu de culte bourgeois, où les calories sont divisées par deux et l’hygiène multipliée par 3. Le kebab décomplexé, sophistiqué est-il toujours un kebab ?

La pop culture s’empare du kebab, lui associe un « artbook » : c’est le kebab project de Tchane Okuyan, jeune artiste en devenir, pour qui la démocratie du kebab doit presque devenir un concept artistique.  Les blogs destinés aux nouveaux gentilhommes parisiens créent des icônes : ils sélectionnent et imposent une hiérarchie, une classification des kebabs de la capitale en mettant l’accent sur les motivations esthétiques des fondateurs des restaurants. Impénétrables leaders d’opinion, ils contribuent à feindre un rapprochement entre culture savante et culture populaire allant jusqu’à négliger l’aliment.

Il y a peu, on m’a proposé d’aller manger un kebab. J’ai avoué n’en avoir mangé qu’une fois dans ma (courte) vie. « Ce n’est pas sérieux, hein? » me lance-t-on.  Consommer du kebab serait-elle la nouvelle condition sine qua non pour appartenir à la pop culture ?

Juliette CAHEN

Crédits photos : Tchane Okuyan, Kebab Project

 

(4) Comments

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