Mark-Page

Le Salon du Livre : un non-événement ?

Comme tous les ans, le Salon du Livre, grand-messe des bibliophiles en tout genre, s’est tenu fin mars, au Parc des Expositions de la Porte de Versailles, à Paris. Mais au fil des ans, le succès de ce rendez-vous incontournable tend à s’essouffler, et ce, malgré une couverture médiatique encore très enthousiaste. Entre élitisme et consumérisme de la littérature, les raisons de ce désamour semblent multiples…

Un Salon du Livre… pour quoi faire ?

L’ampleur de l’événement du Salon du Livre a de quoi faire plus d’un envieux. Comparable, de par son importance, aux deux autres rendez-vous annuels phares de la Porte de Versailles que sont le Salon de l’Agriculture et la Foire de Paris, le succès du Salon du Livre peut laisser quelque peu pantois lorsqu’on examine de plus près l’emballement réel que suscite la lecture en France.

Car, certes, si nous n’avons jamais autant publié de livres qu’aujourd’hui, nous n’en avons, paradoxalement, si jamais peu lu ou acheté. Les chiffres se révèlent effectivement assez explicites. En 1990, on comptait 38 414 de livres publiés dont 20 252 nouveautés contre 98 306 livres publiés, dont 43 600 nouveautés en 2014. Mais dans le même temps, les ouvrages se vendent de moins en moins — 8440 exemplaires vendus en moyenne par titre en 1990, contre 4290 en 2014. Une réduction de quasi-moitié s’est ainsi opérée. Parallèlement à ce phénomène, la lecture s’est quelque peu féminisée et « gentrifiée ». Elle est en effet devenue un passe-temps de femmes, plutôt âgées et les classes aisées compteraient même trois fois plus de gros lecteurs que les classes populaires.

Dans ce contexte particulier, le Salon du Livre apparaît comme un événement intéressant d’abord un cercle d’« initiés » (étudiants, « bobos » férus de littérature) et beaucoup moins « fédérateur » que ne peuvent l’être des rendez-vous comme la Japan Expo. La place des stands exorbitante pour les maisons d’éditions ainsi que le tarif d’accès au salon — 12 euros —  peuvent en témoigner et en scandalisent plus d’un, à l’image de l’écrivain Bernard Pivot, pourtant présent cette année au Salon du Livre. Ce dernier coût semble d’autant plus élevé que certaines foires aux livres comparables, comme celle de Poitiers, proposent des entrées gratuites. Du Salon bourgeois du XVIIIe siècle au Salon du Livre du XXIe siècle, n’y aurait-il finalement qu’un pas ?

L’inéluctable « foirisation » du livre

Plus encore, il semblerait que ce Salon du Livre (ainsi que tout autre « marché aux livres » équivalent) va jusqu’à changer notre rapport à la culture et en particulier à la littérature. En effet, en faisant de la lecture un événement, le livre n’est désormais plus un objet que l’on tente de s’approprier et de comprendre, mais un pur objet de consommation standardisé et livré à grande échelle. On arpente les rayons du Salon du Livre, comme on sillonnerait les rayons d’un supermarché. Ainsi, le rapport au livre n’est plus intimiste, comme il peut l’être dans les librairies, où le vendeur connaît nos goûts, nos préférences — ce qui nous fait vibrer, en somme — mais devient purement et seulement commercial. Le consumérisme s’est donc emparé d’un des derniers bastions de la fameuse « exception française » qui fait tant parler chez nos voisins et dont nos vieilles librairies en seraient l’une des plus éloquentes illustrations.

En même temps, ce changement de statut du livre et de notre relation à lui nous révèle bien des choses sur la lecture dans nos sociétés. En déclin, il n’est guère surprenant que la valorisation de cette activité relève encore plus de l’événement qu’au siècle dernier, dans la mesure où ce passe-temps était bien plus homogènement réparti dans les différentes couches de la société (indépendamment des classes, genres, tranches d’âges, etc.) et donc paradoxalement (et c’est un comble) moins « inégalitaire » qu’aujourd’hui.

Entre sauver nos vieilles librairies, gardiennes de la littérature comme trésor s’adressant à tous et défendre le Salon du Livre, temple du livre-produit, un choix s’impose pour les amoureux des lettres.

Source image :

https://culturebox.francetvinfo.fr/sites/default/files/assets/images/2014/03/maxnewsworldtwo359120.jpg

Sara Lachiheb

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *